‹ Théâtre complet de Émile AugierChapitre 3 sur 291 · ACTE PREMIER. t · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER. t

d'un grand artiste, nommé Frantz Milher. Que diable peuton souhaiter de plus ?

FRANTZ

De l'argent.

SPIEGEL

De l'argent 1 Est-ce que nous en manquons? H y a encore dii-huit florins dans >e tiroir, sans compter trois kreutzers dans la poche de mon gilet. Tu aspires donc aux trésors de Golconde ? tu envies le sort des nababs?

FRANTZ

Âh ! Spiegel, il te sied de faire bonne mine à notre pauvreté; mais, moi qui vis de ton travail, moi qui suis réduit à accepter de toi un dévouement...

SPIBGEL.

Je suis un homme antique, un parangon de l'amitié, c'est convenu ; mais n'en parlons plus, que diable I et surtout n'y pensons plus.

FRANTZ

N'y plus penser, quand je te vois tous les jours consommer ton sacrifice héroïque !... Crois-tu que je sois dupe de ta feinte insouciance, et que je n^aie pas>ntendu plus d'un soupir, quand tes yeux se détournent de ta besogne de manœuvre et s'arrêtent sur cette belle toile ébauchée que tu ne finiras peut-être jamais ? Yois-tu, Spiegel, j'ai des instants d'angoisse et de remords ,* je me prends à douter de cet avenir auquel tu m'as fait croire et auquel tu te sacrifies, et alors je me dis : « Si le grand artiste de nous deux c'était lui ? s'il condamnait au néant des œuvres immortelles pour donner le temps de naître à des œuvres mort-nées! d

Tarata !••• mes œuvres ! mon sacrifice !... Il n'y a pas grand mérite, va ! Nous avions associé nos pauvretés ; nous vivions

à cheval sur Fart el le métier, risquant fort de nous trouver : par terre entre deux. Tu ne donnais pas assez de leçons de piano pour vivre, tu en donnais trop pour avoir le recueillement nécessaire à une grande œuvre ; moi, j'interrompais à chaque instant mon tahleau pour faire des portraits. . dinatoirea ; nous étions en train d'avorter tous les deux..« Alors je me suis dit : « Nous avons un mur à escalader ; l'échelle tst étroite et longue, et le vent est fort... Si nous montons ensemble, elle chavirera- Que Frantz monte le premier, je lui tiendrai Téchelle d'en bas, et, quand il sera arrivé, il )ûe la tiendra d'en haut. » Tu vois que ce dévouement sublime est tout simplement un calcul.

FRANTZ

Alors, pourquoi n'Aw.^imaa Hr& au sort à qui monterait le premier?

SPIEGEL

Parbleu ! parce que tu es plus leste que moi, et que ton ascension est plus sûre que la mienne. Et puis, moi, j'^ai une vertu que tu n'as pas, celle du bœuf, la patience. Que m'importent un an, deux ans de retard ? Mon but est à deux pas, j'y arriverai toujours. Toi, au contraire, tu voyais devant toi une route infinie, et il te tardait de partir... C'est tout simple... la vie est courte! «

FRANTZ

Enfin, je suis parti, grâce à toi ! J'ai fait une symphonie que tu trouves belle...

SPIEGEL

Je le crois pardieu bien, que je la trouve belle !...

Je l'ai portée à la Société des concerts, voilà déjà trob mois... Je n'ai pas même obtenu d'audition...

SPIEGEL

Patience ! la symphonie est faite et bien faite. Tu as déià

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mon suffrage, dont je fais le plus grand cas ; tu as celai de ta cousine Frédérique ; tu as eu enfin celui du vieil inconnu qui m'a commandé ce tableau.

FRANTZ

Il avait Tair d'un vieux fou.

SPIBGEL.

En quoi donc? En ce qu'il aimait ta musique?

FRANTZ

Ma foi I son entrée chez nous n'était pas d'un bomme bien sensé.

SPIEGEL

Oui; mais sa sortie!... « Voilà cinq cents florins à compte sur votre tableau, monsieur Spiegel! » J'ai trouvé qu'il parlait bien.

FUANTZ.

Les cinq cents florins sont dévorés !

SPIEGEL

Parbleu I en deux mois, sans compter la maladie de ce pauvre Hermann... A propos, il n'a plus d'argent, il faudra lui porter dix florins. -

Encore un qui a du talent et qui meurt de faim ! Tu ts beau dire, Spiegel, le monde va mal.

SPIEGEL

Le feras-tu aller mieux?

FRANTZ

Non ; mais j'ai bien le droit de me plaindre et de dire que le ciel n'est pas juste.

SPIEGEL

On n'a peut-être pas pu faire autrement. Ce n'est pas fa* m. i.

cile de donner les places à des écoliers qui yenlent tous être le premier. Il n'y a que les pensionnats de demoiselles où l'on ait résolu le problème, et encore a-t-on été obligé d'inventer le prix de croissance !

FRANTZ

Ne plaisante pas, Spiegel^ ce n'est pas plaisant. Quoi donc ! un tas d'imbéciles nagent dans le luxe et la joie, et nous Yoilà trois hommes de mérite, Hermann, toi et moi, dont l'un n'a pas de quoi payer le médecin ; dont l'autre ji'a pas le loisir de déployer son talent ; dont le troisième enfin ne peut arriver au public ! Que répondras-tu à cela ?

SPIEGEL, loi frappant sur l'épaole.

'J'ai bien peur, mon enfant, que tu n'aies un grain d'en- ' ?ie au cœur. Prends garde à cela ! c'est une mauvaise herbe qui t'envahira et pompera toute ta sève.

FRANTZ

Tu parles comme les heureux, Spiegel.

Ah! ne recommence pas tes déclamations eontre la société!

FRANTZ

Selon toi, je devrais me réjouir d'être opprimé?

SPIEGEL

Eh! qui t'opprime?... On te fait attendre un peu, voilà tout. Diable! monsieur Frantz, vous êtes un enfant gài^é ! Vous vous indignez d'acheter votre chimère par un peu de souffrance, quand cette chimère eçt la gloire ! On ne monte pas en voiture sur la Yungfrau... Il faut suer, se déchirer (^5 pieds aux cailloux et aux épines, traverser des abîmes sur une planche, avoir le soleil sur la tête et la neige dans (es yeux... Mais, si l'on arrive, on a gravi la montagne vierge.

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