‹ Théâtre complet de Eugène Labiche (volume 2)Chapitre 13 sur 327 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

EDMOND

Nous entrerons par Genève, Chamounix et ensuite l'Oberland... Je tiens surtout à faire voir à mademoiselle... (On rit. Se reprenant.) à madame Bartavelle! la chute de t'Aar à la Handeck.

LOÏSA

C'est curieux?

EDMOND

C'est ce qu'on appelle une belle horreur. Figurez-vous des rochers à pic... non... je vais vous en lire la description.

Il ouvre son Guide. Bathilde agite son mouchoir. MARTIN.

Madame est peut-être un peu pressée?

BATHILDE

Ohl pas du tout! nous avons tout le temps.

EDMOND, qui a cherché dans le Guide.

kh\ voilà!... La Handeck. Écoutez ça. (Lisant.) « En approchant de ces vastes solitudes, l'âme est pénétrée d'un sentiment religieux. On prend un petit sentier à gauche... »

Bathilde agite plus vivement son mouchoir. AGÉNOR, à part.

Le mouchoir a des attaques de nerfs!

EDMOND, lisant.

« Enfin l'on arrive. Quel admirable tableau!... 0 sceptique, découvre-toi! Au sommet d'un rocher à pic, couronné de pins noirs {pinus nigrd), deux torrents se précipitent, en se choquant avec un bruit formidable, dans un gouffre sans fond. »

LOI s A, avec terreur.

C'est effrayant!

EDMOND, lisant.

« Le voyageur tremble, car l'abîme l'attire, et, courbé sous la main puissante de la nature, il plie le genou e\ s'écrie... (Tournant la pag«.) On trouve au chalet de la Handeck, du pain, du fromage et du kirschwaser. >- (s'arrêtant.) Mais ça ne se suit pas... Ahl j'ai tourné deu.^ pages.

Bathilde agite son mouchoir.

AGÉKOR, à part.

Il est donc aveugle?

Il tire son mouchoir et Tagite aussi.

LOÏSA

Que ça doit être beau, cette chute de l'Aar. (a Martin.) Mon ami, pourquoi n'irions-nous pas aussi en Suisse ?

MARTIN

Oh! la Suisse!... on s'en fait une idée... Figure-toi le Mont-Valérien... plus haut... voilà la Suisse!

LOÏSA

Oui, mais là on ne court aucun danger... tandis qu'à la Handeck...

EDMOND

U suffit d'un simple faux pas... On parle d'un Anglais qui avait à se plaindre de sa femme. Il la conduisit à Ir chute de l'Aar et, avec le petit doigt, il la poussa dans h trou!

LOÏSA

Ah ! c'est horrible I

BATHILDE

On ne l'a retrouvée que cinq ans après.

AGÉNOR

Bien changée

Bathilde agite son mottchoir.

LOÏSA

Monsieur Edmond... madame vous fait le signal du départ.

BATHILDE

Ohl noni ce n'est pas ça... ce sont les mouches qui me tourmentent.

MARTIN, à part.

Elle est charmante 1 un peu bébête!...

LOÎSA.

Combien vous reste-t-il de visites à faire?

BATHILDE

Vingt-cinq avant dinei I

LOI s A, se levant.

Vous n'avez pas une minute à perdre

EDMOND

Puisque vous le permettez...

On se lèTG< BATHILDE.

Nous resterons plus longtemps à notre retour.

LOÏSA

Je vous souhaite un bon voyage, chère madame.

Et prenez garde à la Handeck.

EDMOND, à Bathilde.

Oui. Si vous n'êtes pas gentille... je ferai comme l'An glais: je vous pousserai dans le trou.

BATHILDE

Oh! je ne vous crains pas, allez! (saluant.) Madame, messieurs...

MARTIN

Je sors avec vous; je vais au Crédit foncier.

Martin, Edmond et Bathilde sortent par le fuad. LOÏSA, à part.

Ce n'est pas malheureux, les voilà partis»

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