‹ Theatre complet de Eugene Labiche (volume 4)Chapitre 11 sur 364 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

CÉLIMARE, puis VERNOUILLET.

CÉLIMARE, seul.

II dit qu'il est franc... je le trouve malhonnête, moi. 11 me considère comme un fruit sec de la galanterie... c'est à pouffer de rire : j'avais bien envie de lui ouvrir ce petit coffret... (il l'ouvre et y prend des lettres.) Les lettres de madame Vernouillet... Cette pauvre Héloïse. (Montrant les lettres.) Ccci représente cinq ans d'une passion... C'était une saisissante Bordelaise... mariée à un vieux bonhomme sans éclat; elle n'avait qu'un défaut... mais un défaut terrible... Comme tous ceux de Bordeaux, elle aimait les champigaons... et elle croyait les connaître, la malheureuse ! Si bien que, tous les dimanches, nous partions de Paris le matin, elle, son mari... et un petit panier... et nous allions dans le bois de Meudon herboriser des v^énéneux... Elle s'écriait: « Ah! voilà un cèpe!... ah! voilà une oronge! » et elle fourrait tout ça dans son petit panier... Vernouillet nous suivait de loin, de très-loin... c'était charmant. Le soir, on me retenait à diner. Inutile de dire que je ne touchais pas à cette affreuse fricassée, assaisonnée à l'huile et à l'ail... Certainement, je ne suis

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pas plus poltron qpi'un autre, mais je n'aime pas dîner avec de la mort aux rats... Je reprenais du bœuf, et comme j'avais raison!... Un soir, à onze heures, elle me dit : «A demain!... » et, à minuit, j'étais veuf, (se reprenant.) Vernouillet était veuf... Cet événement changea mes petites habitudes... je ne savais plus que faire de mes soirées... C'est alors que je songeai aux Bocardon... pour m'étourdir... Pauvre Héloïse! elle avait un style charmant. (Prenant une lettre et lisant avec attendrissement.) « Mon

cher ami... n'apportez pas de melon... mon mari en a reçu de la campagne. » (Parlé.) Elle pensait à tout, quelle

femme! (Prenant une autre lettre et lisant.) : « Mon cher ami,

c'est demain la fête de M. Vernouillet, n'oubliez pas de venir avec un bouquet. » (Parlé.) Et j'arrivais le lendemain avec mon bouquet et mon compliment... comme un collégien... L'ai-je assez gâté, ce mari-là! je le mettais dans du coton... je faisais ses courses le matin... le soir sa partie de domino, tous les jours à quatre heures, j'allais ^e prendre à son bureau... Un jour, il eut mal aux reins... >■... non... je l'ai frictionné... Seulement... eUe me savait gré de ces petites attentions... un regard bien senti venait me payer de tous mes sacrifices... Allons, c'est bête de s'attendrir, mettons tout cela au feu...

PITOIS, annonçant.

M. Vernouillet.

CÉLIMARE, à part.

Le mari!

Il replace vivement les lettres dans le coffret, qu'il referme et dont il cache la clef dans la poche de son gilet.

^^ VERNOUILLET, entrant du fond.

Vo as êtes seul?

CÉLIMARE, lui offrant une chaise.

Oui,

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