‹ Théâtre complet de Eugène LabicheChapitre 152 sur 303 · SCÈNE DEUXIEME · texte numérisé non relu

SCÈNE DEUXIEME

pas devant moi, une voix dans le brouillard, qui écorcliai* le même morceau. J'avais beau ralentir le pas, ou marcher plus vite, je ne pouvais pas me dépêtrer de ce maudit chanteur! Dame! moi, ça commençait à m'échauffer les oreilles... Il était évident que le particulier y mettait de la méchanceté... Il s'était dit: « Voilà un bourgeois qui sort de Feydeau... EUeviou est son idole, bon ! je vais le taquiner... »

OLYMPE

Ohl pouvez-vous croire...

CRAVACHON.

Laisse faire, on connaît son monde... Alors, moi, je lui crie : « Holà ! hé 1 monsieur ! monsieur ! chantez autre chose, vous m'ennuyez... » Il me répond par un grand éclat de rire!... puis il entame avec son infernal fausset... quoi? le morceau de Martin... Martin- tu sais? c'est mon idole!... Mille tonnerres! je n'y tenais plus!... « Ah pour le coup, mon oiseau, lui criai-je en le rejoignant, nous allons changer de musique!... » « Un duel? ça me va, j'ai froid aux doigts, qu'il me répond sans ostentation... Voilà un armu- »'ier, je vais chercher des outils... » Et il part en chantant

Malbrough s'en va-t-en guerre...

Mironton, ton, ton...

Et faux! toujours faux! le gueux!

OLYMPE

Il ne pouvait peut-être pas chanter autrement.

CRAVACHON.

Ça ne me regarde pas... J'arrête deux fiacres, chacun la nôtre -, il revient avec des épées, nous nous embarquons, et bientôt nous voilà hors Paris, dans la campagne, au milieu d'unfc belle route, ma foi! mais il faisait noir... noir'... Mon inconnu fait en un chu d'oeil ranger les sa-

2?i LE MAJOR CRAVACHON.

pins sur les bas côtés, il en décroche lui-même les lanternes, et, bon gré mal gré, nos cochers immobiles nous servent à la fois de candélabres et de témoins... à quarante sous l'heure... Nous croisons le fer... Ohi je vis tout de suite que j'avais affaire à forte partie... (s'animant.) Aussi, comme nous nous comprenions, c'était un plaisir; tous nos coups étaient mutuellement portés et parés... Sans presque nous voir, nous nous devinions dans l'obscurité, et...

OLYMPE

Et vous êtes resté sur la place arec une blessure 1

CRAVACHON.

Oui, ce cher ami, il m'a désossé l'épaule... (vivement.) Mais je ne m'en plains pas, oh ! Dieu I

OLYMPE

Vous lui devez des remerciements, peut-être.

Pourquoi pas? car tous les jours on est blessé... Qu'estce qui n'est pas blessé?... Mais pas comme ça! ohl noni pas comme ça! (Tristement.) Ah! je ne regrette qu'une chose...

OLYMPE

Quoi donc?

CRAVACHON.

Tu ne le croirais pas... je ne sais pas encore commenl il m'a tcuché... il faisait si noir... Je donnerais dix napoléons pour connaître ce coup-là... car, enfin, je ne me découvre jamais, c'est connu. Est-ce en quarte? est-ce en tierce?

OLYMPE

La belle avance I

Page 1