‹ Théatre complet de F. Ponsard (volume 2)Chapitre 15 sur 251 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

BRUTE

« Celui qui le premier embrassera sa mère « Régnera le premier. » Et j'embrassai la terre. N'ai-je pas accompli l'oracle ? — Et puis encor, Quand j'eus offert au Dieu mon bâton rempli d'or : « Brute , me fut-il dit , tu m'offres ton emblème ; « La substance est pareille , et l'écorce est la même. « Le bâton brisera le sceptre , et , par deux fois , « Le nom qu'on donne aux fous sera fatal aux rois. »

Il se lève.

Qu'on donne aux fous! — C'est bien celui dont on ne nomme ; Mais alors c'est donc moi qui gouvernerai Rome 1 En effet , j'éprouvais comme un élancement Qui m'emportait en haut vers le commandement ; Et cet oracle intime était déjà le signe

Que je dominerais et que j'en serais digne.

Ah I je gouvernerai !... l'arrèl du sort est clair ;

Et puis , je sens monter un orage dans Fair.

Tarquin veut tout soumettre au niveau qu'il promène ;

Il courbe avec effort la noblesse romaine ,

Et si quelques sommets tendent à s'exhausser ,

U abat chaque front qu'il ne peut abaisser.

Telle envers le sénat parut sa politique ,

Quand , ce corps invoquant son privilège antique ,

L'usurpateur jaloux fit taire ses griefs

En le décapitant de ses plus nobles chefs.

Mais contre lui s'amasse une colèra sombre.

Sous la soumission la haine croît à l'ombre ,

Et , quoiqu'on obéisse enfin sans murmurer,

Qui ne murmure plus est près de conspirer.

— Oui , Lucrèce a dit vrai ; quelque chose s'apprête. Vienne une occasion , vienne un homme à leur tête , Et les patriciens , mal fléchis par les rois ,

Sauront se redresser pour ressaisir leurs droits.

— Et cet homme , c'est moi , qu'attend l'honneur suprême

De venger mon pays , et mon père , et moi-même ,

D'affranchir l'avenir, de punir le passé ,

Et de glorifier mon surnom d'insensé I

— Patience I les jours n'ont pas atteint leur borne ; On n'est pas furieux encore , on n'est que morne. C'est un calme inquiet , semblable à cette horreur Qui de l'éther tonnant précède la fureur.

La menace des cieux attend qu'un vent l'allume. Sommeillez jusque-là , foudres , sur mon enclume ! Noble sang des aïeux, qui me gonfles le cou, Redescends indigné dans les veines du fou I

— Et toi t Rome que j'aime et que souvent j'invoque.

Page 1