‹ Théatre complet de F. Ponsard (volume 2)Chapitre 170 sur 251 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

Vous avez confirmé ce que je présumais.

— Mais, vous qui l'avez vu , quand vous siégiez ensemble,

Dites-moi, je vous prie, à quoi Marat ressemble.

BARBAROUX

Vous préserve le ciel de l'observer de près I Mais vous devineriez son âme par ses traits.

— Un visage livide et crispé par la fièvre , Le sarcasme fixé dans un coin de la lèvre ,

Des yeux clairs et perçants , mais blessés par le jour,

Un cercle maladif qui creuse leur contour.

Un regard effronté qui provoque et défie

L'horreur des gens de bien , dont il se glorifie ,

Le pas brusque et coupé du pâle scélérat ,

Tel on se peint le meurtre , — et tel on voit Marat.

Que fait-il? où vit-il? et de quelle manière?

BARBAROUX

Tantôt il cherche l'ombre , et tantôt la lumière , Selon qu'il faut combattre, ou qu'il faut égorger. Présent pour le massacre , absent pour le danger.

— Dans les jours hasardeux où paraissent les braves , Lui , tremblant , effaré , se cache dans les caves.

Les caves d'un boucher et celles d'un couvent Pendant des mois entiers l'ont enterré vivant. Là , seul avec lui-même , aux lueurs d'une lampe , Devant l'encre homicide où sa plume se trempe , N'ayant d'air que celui qui vient d'un soupirail , Dix-huit heures , penché sur son affreux travail ,

Il entasse au hasard les visions qu'enfante

Dans son cerveau fiévreux cette veille échauffante ,

— Puis , un journal paraît , qu'on lit en frémissant , Qui sort de dessous terre , et demande du sang.

CHARLOTTE

Poursuivez ; je vous prête une oreille attentive.

Cet étrange récit m'effraye et me captive.

Il semble que j'entends ces contes d'autrefoid

Qui , pendant les longs soirs , font peur aux villageois.

BARBA ROUX

Mais , le combat fini , c'est alors qu'il se montre ;

— C'est l'heure de la proie. — Alors, si l'on rencontre Un homme , les bras nus , le bonnet rouge au front , Sabres et pistolets pendus au ceinturon ,

Si cet homme applaudit , pendant que l'on égorge

Les malheureux vaincus dont la prison regorge ,

S'il excite au travail les assassins lassés ,

Qui laissaient choir enfin leurs couteaux émoussés ,

Si , tous les prisonniers hachés membre par membre,

Il serre dans ses bras les héros de septembre ,

C'est Marat. — Quand le peuple , à qui manque le pain ,

Écoute aveuglément les conseils de la faim ,

Celui qui , dégradant les misères publiques ,

Pousse la multitude à piller les boutiques ,

Celui qui veut montrer, comme un épouvantail ,

Quelques marchands de blé pendus à leur portail ,

C'est Marat. — Quelquefois la tribune est souillée

Par un homme en casquette , en veste débraillée ,

Qui se croise les bras, et, d'un air outrageux ,

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