‹ Théatre complet de F. Ponsard (volume 2)Chapitre 198 sur 251 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

La résolution , qui paraissait si fière ,

S'arrête devant Tacte , et retourne en arrière.

Je ne voyais de loin que le pays vengé ;

Ce que je vois de près c'est un homme égorgé.

— Enfoncer le couteau , moi-même ! Chose horrible !

Puis-je donner la mort? Ai-je ce droit terrible?

Quels que soient ses forfaits , ce n'est qu'au magistrat

Qu'appartient le pouvoir de condamner Marat ;

Et quand les tribunaux manquent à leur office ,

Est-ce à moi d'usurper l'œuvre de la justice?

Où s'arrètera-t-on dans ce sanglant chemin ,

Si chacun se fait juge et punit de sa main?

—Pourtant combien sont morts! et combien vont les suivre !

Je les laisse périr, si je le laisse vivre.

A cette alternative on se voit condamné :

n fout qu'il assassine , ou soit assassiné.

A quel titre d'ailleurs , et par quel privilège

L'homme sans loi veut-il que la loi le protège?

Non ; qui s'en affranchit y renonce pour lui ;

Il s'en désarme , alors qu'il en désarme autrui.

Arrière , droit commun et règles ordinaires !

Vous n'êtes plus d'usage en ces temps sanguinaires.

II est certains moments dans le cours des États , Où la loi ne peut rien contre les attentats.

Lois , coutumes et mœurs , tout chancelle , tout croule ; Un vertige inouï- s*empare de la foule ; En ce renversement de tout ordre normal , On ne distingue plus ni le bien , ni le mal ; La pire énormité rencontre des apôtres ; La lâcheté des uns fait l'audace des autres ; Et la société , dans cette guerre à mort ,

316 CHARLOTTE GORDAY.

Rentre à l'état sauvage où r^e le plud fort.

Comme la loi n'est plus la gardienne suprême , Chacun reprend le droit de se garder lui-même ; Chacun , selon son bras , défend son étendard , Les hommes par l'épée , et moi par le poignard. Heureux les combattants, à qui je porte envie l Mais en frappant comme eux je donne aussi ma vie.

Poignard , agent du crime, agent déshonoré , Ennoblis-toi I tu sers un intérêt sacré.

Frappe ; ne tremble pas dans des mains généreuses ; Montre aux crimes hardis des vertus vigoureuses; Et souviens-toi qu'Athène entoura d'un feston Le fer d'Harmodins et d'Aristogiton.

Que si , tout pur qu'il est , mon dévoûment s'abuse , Si le meurtre jamais ne peut avoir d'excuse , Si le droit qu'admettait toute l'antiquité Fut un long attentat contre l'humanité , .Si Dieu , guide incertain , nous offre dans son livre L'exemple de Judith et défend de le suivre , Si je ne dois laisser qu'un renom criminel Et chargé justement d'un opprobe éternel , C'est affreux ; — l'échafaud est un moindre supplice. — N'importe 1 je puis faire encor ce sacrifice. Braver la mort n'est rien ; mais le mépris bravé Est un effort plus rare et qui m'est réservé. Que je sauve la France et que je sois flétrie 1 La honte soit pour moi , le fruit pour ma patrie ! Puisse l'acte féroce auquel je me résous Rendre quelque énergie aux gens de bien trop mous ; Qu'ils exècrent mon nom ; qu'il m'appellent infâme , Mais rougissent d'avoir moins de cœur qu'une femme ;

Page 1