‹ Theatre complet de F. PonsardChapitre 134 sur 337 · VERGNIAUD · texte numérisé non relu

VERGNIAUD

J'ai pesé le mandat dont on veut me charger : Je ne recule pas ; mais je vois le danger.

S'approchant de Barbaroux et de Louvet.

Tous les frémissements de votre conscience

Soulèvent dans mon sein la même impatience ;

J'ai seplombre en horreur; je m'indigne avec vous

Du contact des bourreaux qui siègent parmi nous ;

Il faut que nous brisions la Commune rebelle.

Si nous ne voulons pas être brisés par elle ;

Knfin je ne sais pas un seul gouvernement

Qui sous le feu des clubs puisse vivre un moment.

Oui , Barbaroux , c'est là que l'anarchie ameute

Une minorité qui règne par l'émeute ;

Nous sommes sous le joug d'un millier de tyrans

Qui prétendent traiter la France en conquérants ;

Ils ont , pour opprimer la vertu travestie ,

Imaginé d'en faire une aristocratie ,

Et le crime , impuni sous un nom courtisé ,

Dans leur nouveau langage est démocratisé.

Oui , f'est vrai. — Je prévois que cet essai terrible

iicndra la liberté pour longtemps impossible ,

Kt ([ue la France, après un si rude labour,

218 CHARLOTTE COKDAV.

Tombera de fatigue aux rnains d'un dictateur.

— Hélas ! la liberté , comme un trompeur mirage , Fuira-t-elle toujours l'œil qui se décourage ? Sommes-nous condamnés , nous ses meilleurs amis , A ne jamais entrer dans ce pays promis ,

Et verrons-nous toujours au seuil démocratique La révolution , — jamais la République !

BAIIBAKOUX.

Eh bien?

VEKGMAUD.

Gourmandez donc les Ilots tumultueux!

Enchaînez l'océan , Xercès présomptueux !

— Ah ! le doute est permis en face de la tâche ; Parler est imprudent , et se taire est bien lâche. Faut-il se retirer sans avoir combattu ,

Et , se réfugiant dans sa froide verlu , Considérer d'en haut , philosophe égoïste , La sombre tragédie à laquelle on assiste ? Mais c'est autoriser d'autres assassinats. Qu'est-ce qu'une vertu qui no s'indigne pas ! Faut-il faire éclater une sainte colère ? Mais c'est exaspérer la fureur populaire , Attiser le foyer de nos dissensions , Et hâter l'incendie et les destructions.

— Peut-être n'est-ce pas sans un tra\ ail énorme , Sans d'immenses douleurs, qu'un Ktat se tiansforme Ce long enfantement d'un monde jeune et fort

A des convulsions connue eu aurait la mort. Nous V périrons tous les uns npies lt>s aulivs ;

Toulc idoe est mortelle à ses premiers apùtres.

Mais l'âge balaîra cette vapeur de sang

Qui sur notre horizon couvre le jour naissant ;

Alors sans doute, après bien des vicissitudes ,

Après d'autres excès et d'autres servitudes ,

La raison , qui poursuit son céleste chemin ,

Resplendira sans ombre aux yeux du genre humain.

LOUVE T

l-'ort l)ien ; mais laissons là l'éclat du beau langage. Que ferez-vous , Vergniaml , si le combat s'engage?

VERGMAU D.

Ce que jai fait répond de ce que je ferai. .le ne j)rovoque pas un choc prématuré ; Non. Je ne puis moi-même assumer sur ma tète Les malheurs imprévus d'une telle tempête , Et je vous prie , au nom du salut de l'État , De réfléchir avant d'engager le combat.

Mais si, contre mon gré , l'un de vous le hasarde , ■ Vous me verrez alors combattre à l'avant-garde. Comme du premier coup vous allez tout jouer , Il ne s'agira plus que de me dévouer.

Et de prouver, à ceux que ma prudence étonne , Que j"ai craint jtour la France et non pour ma personne.

LOUVET

11 nous suffit , Vergniaud.

V E R G N I A l' D , rercnaiit vers madame Rolaml et le groupe qui est à gauche.

0 vaisseau triste et cher I

Un nouveau coup de vent t'emporte en pleine nier. Où vas-tu , démâté , sans aviron , sans voile , Ne sacliant à quel Dieu demander une étoile ? Garde plutôt le port !

SrEYÈS , assis.

Vergniaud a trop raison.

— Réfléchissez , messieurs.

L ou VET.

Ce n'est plus la saison.

Doit-on déiibérei', lorsque le sang ruisselle ? Voulez-vous refroidir l'horreur universelle? Quand le triumvirat sera bien affermi , Sera-t-il temps alors d'attaquer l'ennemi?

SIEVÈS.

Et (}uand donc voulez-vous l'attaquer ?

BAHUAROUX.

Tout de suite ; Demain. — L'Europe entière attend cette poursuite, Chaque jour de repos devant les assassins - Nous confond avec eux , aux yeux de nos voisins.

Et quel est votre plan?

U A IIBAROUX.

Du liant (le la tribune, Provoquer un (lécr(>t qui casse la('(»minune, Cliasse les assassins de In ( '.onvciilion ,

Mette les triumvirs en accusation ,

Et , si contre les clubs Paris ne nous protège ,

Hors lies murs de Paris transporte notre siège.

SIEYÈS

Et sur ([uoi comptez-vous ?

It A U H A HOUX.

Sur quoi ! Sur l'équité , Sur nulle droit, Sieyè.s , sur l'honneur révolté, Sur la iiaine du meurtre et de la dictature , Sur tous les l)ons instincts de l'humaine nature , Sur les départements qui vont, tous à la fois, S'armer pour notre cause et la cause des lois. — Déjà mes Marseillais s'excitent par avance ; Ils sont mille , tous hls du soleil de Provence ; Chacun d'eux a reçu de ses pauvres parents Deux pistolets , un sabre , un fusil , six cents francs. Ils ont fait un dix août contre les royalistes ; Ils sauront en faire un contre les anarchistes.

SIEYES, se levant ot s'approchant lie Barbai'oux.

.l'aime en des jeunes gens cette noble chaletu- ; Mais chez l'homme d'État c'est un public malheur. Raisonnez : — la Commune a des droits formidaltles Qui gardent ses accès partout inaboitlables ; Contre l'attaque ouverte ou le complot secret Elle a la force armée et les mandats d'arrêt. Les clubs ont avec eux le peuple qu'ils caressent; Vous avez aiguisé ces aimes qui vous blessent ; On s'en sert aussi Inen ([ue vous \ous en serviez,

Contre vous qui blâmez ce que vous approuviez.

— Et vous voulez , bravant à ce point la forlune , Affronter dans Paris les clubs et la Commune ! Vous croyez terrasser, par d'éloquenls discours , Les triumvirs aidés d'un si puissant secours !

Des décrets ! voilà donc ce qui fait votre audace? Le décret, sans la force, impuissante menace ! Menacer sans frapper, ou frapper à demi , C'est fournir un prétexte aux coups de l'ennemi.

— La France, dites-vous, saura bien vous défendre? Mais les départements n'auront pas pu s'entendre , Que tous vos ennemis , dans Paris rassemblés , Sous leur effort commun vous auront accablés. N'espérez plus alors que l'on vienne à votre aide ; Les amis des vaincus n'ont qu'un dévoùment tiède , Et de quelque façon qu'on les ait obteims ,

Les succès ont partout des amis inconnus. Vous verrez comme on fuit la requête importune Kt la contagion d'une grande infortune !

— Croyez-moi , modérez un imprudent courroux , Qui ne peut que vous perdre et la Franco avec vous.

BARIJAROi: \.

Je recomiais, Sieyès, votre raison profonde; Mais j'écoute plutôt l'instinct de tout le montle. Le sentiment me dit qu'en ceci comme ailleurs Les moyens les plus francs sont aussi les meilleurs ; Que l'honnètelé simple est l'art le plus habile; Qu'un parti qui louvoie est un parti débile; El ([u'il n'est point de cas où la raison d'État Consiste à pactiser avec l'assassinai.

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