BRUTE, VALÈRE
BRUTE
Que me veux-tu , Valère ?
VALÈRE
Ami , réjouis-loi ; tes vœux sont satisfaits , Et nous allons passer des discours aux effets. On se lasse à la fin de trembler sous un homme.
J'ai \àsité plusieurs des principaux de Rome ,
Et tous , patriciens , chevaliers , sénateurs ,
Que déjà du tyran fatiguaient les hauteurs ,
Se voient poussés à bout par la guerre aux Rutules ,
Dont les énormes fra"s dévorent leurs pécules.
J'ai flatté leur rancune , enflammé leurs esprits ,
Appuyé sur les points qui les avaient aigris ,
Puis , après le courroux éveillant l'espérance ,
J'ai fait à leurs regards luire la délivrance ,
Et ne les ai quittés qu'en laissant dans leur sein
Le germe enraciné d'un vigoureux dessein.
Déjà des mots hardis se disent à l'oreille ;
Déjà l'on s'interroge , on discute , on conseille ;
Et, les Tarquins absents, de secrètes leçons
Circulent dans un air moins chargé de soupçons.
— J'ai reçu ce matin le sénateur Procule : Aucun n'ose avancer, mais aucun ne recule ; On est sur la limite, et c'est Finstant précis De pousser en avant ceux qui sont indécis.
Il manque , a dit Procule , un chef qui nous commande , Et moi j'ai répondu : « Ce chef qu'on se demande , « Il vit ; il paraîtra quand il en sera temps , « Et, je vous le promets, vous en serez contents. » Là , j'ai clos l'entretien sans plus ample ouverture. C'est alors , plaise aux Dieux qu'il soit de bon augure !
— C'est alors que le bruit me vint di^ ton retour. Qu'en dis-tu, Junius? n'est-ce pas à ton tour? Ne faut-il pas agir?
BRUTE
Il faut encore allcnilre.
VALÈUE.
Est-ce Brute qui parle? Et que viens-je d'entendre? Brute tient sa vengeance , et diffère à punir !
BRUTE
Je ne diffère , ami , que pour mieux la tenir.
Pourtant (pumd aurons-nous l'occasion plus mûre ? Le tyran est absent , et le sénat murmure.
BRUTE
Oui , de Tarquin ici le palais est vacant ; Mais il a transporté son palais dans son camp, Et , lorsqu'il reviendra suivi de ses cohortes , Le trajet sera court des tentes à nos portes. — En outre , à Rome mème^ il n'est pas sans appui ; Le sénat est pour nous ; mais le peuple est pour lui. Le peuple se sent peu de son orgueil farouche ; Ce (jui frappe les grands n'est pas ce qui le touche. Les foudres de Tarquin , épargnant les lieux bas , Sur les* seules hauteurs concentrent leurs éclats , Et le peuple à couvert voit courir, sur sa tète, Vers d'autres régions la royale tempête. Indifférent au sort de ce débat lointain , Son penchant est tourné du côté du butin. C'est dans ce but secret que Tarquin fait ses guerres Il se gagne le peuple en lui gagnant des terres. Chacun , sans nuire à l'autre , a sa proie à ronger : Tarcjuin a le sénat, le peuple a l'étranger.
— La foule ne s'émeut contre la tyrannie
Qu'au moment (lu'elle en touche au doigt l'ignominie,
Lorsque , se répandant sur un terrain nouveau ,
La licence descend juscjues à son niveau ,
Et quitte les sommets , où vit la politique ,
Pour se ruer au sein du foyer domestique.
Ces abus de pouvoir sont les plus odieux ,
Car, d'un même danger instruisant tous les yeu\ ,
Révoltant de chacun les entrailles intimes ,
Ils forcent tous les rangs à plaindre les victimes ,
Et , par leur attentat contre le droit commun ,
En s'adressant à tous , font craindre pour chacun.
Athènes , récemment , en offrit un exemple :
Hipparque , autre Tarquin , fut frappé dans un temple.
Quinze ans il opprima ; quinze ans on le souffrit ;
Il outrage une femme , et ce jour, il périt.
VA LE RE
Mais quand en viendront-ils à ce point?
BKUTE.
Laisse faire; L'impunité les pousse , et c'est en quoi j'espère. Un premier attentat , couronné du succès , Est un chemin frayé vers les derniers excès.
VALÈUE.
Et voilà le hasard où ton espoir se fonde ! D'un caprice dépend ta sagesse profonde ! Dans l'ombre de vingt ans un projet médité , Tu le fJrais au sort plus qu'à la volonté !
Et si l'occasion ne nous est plus offerte? Et si tout est trahi par une découverte? — As-tu bien réfléchi?
BRUTE
J'ai bien balancé tout.
VALÈHE.
Et ton dernier avis?
BRUTE
Est d'aller jusqu'au bout.
Mieux j'ai mûri mon plan, plus je dois être ferme A ne le pas risquer en en pressant le terme.
VALÈRE
Ainsi , ton père mort
BRUTE
Plus tard sera vengé.
Tes affronts.
BRUTE
Je suis fait au rôle d'outragé.
VALÈRE
Et tous nos partisans dont j'excitai le zèle Comment de ce retard prendront-ils la nouvelle ? Que leur dirai-jo, alors qu'ils me demanderont Pourquoi mon bras est lent, quand mon langage est prompt?
Tu leur diras : C'est peu de songer à détruire ,
Si l'on ne songe encor comme on veut reconstruire ;
Et le ressentiment n'opère qu'à demi ,
S'il ne sert une cause en frappant l'ennemi.
Or, les Tarquins cliassés, qui metfra-t-on en i)lace?
Sera-ce le sénat , ou bien la populace ?
Ou, si l'on veut tenter l'essai d'un autre roi ,
Quel sera cet élu ?
VALÈRE
Brute , ce sera toi.
BUITE.
Une autre ambition ([ue celle-là me guide : Je veux le bien de Rome , et je le veux solide. Connais mieux mes projets. .Jusqu'ici l'entretien Roula sur la vengeance et le choix du moyen ; Il est temps aujourd'hui que chacun de nous sache , Par-delà les combats, quelle sera sa tâche. — Valôre , si mon vœu doit prévaloir, ni moi , Ni personne jamais ne se nommera roi.
Tarquin fut un tyran ; un autre pourrait l'être. Rome, telle qu'elle est, n'a plus besoin d'un uiaîlre, Quand , faible et menacée , il fallait qu'au début Elle vainquit sans cesse au prix de son salut , Alors, il élait bon (ju'une forte puissance Aux insubordonnés apprit l'obéissance , Et , pour mieux faire face au péril imminent , Doublai la résistance en la disciplinaiil.