‹ Theatre complet de F. PonsardChapitre 174 sur 337 · BAK BA HOUX · texte numérisé non relu

BAK BA HOUX

Moi , je n'ai (luc trop vu ces effroyables scènes ; J'ai vécu trop longtemps au milieu de ces haines. Héritiers des progrès et non pas des douleurs, Nos fils applaudiront au fruit de nos malheurs ; Mais nous avons besoin pour pardonner aux hommes, Nous, témoins des forfaits, d'oublier où nous sommes.

Ah ! le tranquille aspect d'un vallon où descend , Après un jour d'été, l'ombre du soir croissant, Et là , parmi les prés et les herbes fauchées Qu'entasse le râteau des faneuses penchées , Une jeune inconnue , un livre dans la main , A qui des voyageurs demandent leur chemi.'i , 0 Charlotte , voilà le souvenir que j'aime , Et j'en veux savourer la douceur en moi-même . Inattentif au bruit d'une foule sans mœurs . Folle dans ses amours, f lie dans ses clameurs.

CHARLOTTE

Eh quoi! c'est quand il faut redoubler d'énergie , Que Barbaroux soupire une molle élégie!

Mais votre cœur, tout plein de sa fière vertu , D'un plus doux sentiment n'a-t-il jamais battu? Ah! s'il en est ainsi, soyez deux fois infâmes, Guerres qui ravagez le cœur des jeunes femmes ! — Quoi ! n'écoutez-vous donc que leur écho mouilil'' Le silence des soirs ne Vdusa-t-il rien dit . Et la sérénité des nuits mélancoli(jue>

276 CHAH LOTTE CORUAV.

Vous fait-elle songer aux querelles publiques?

Dans l'infini des cieux ne poursuivez-vous pas

Quelque rêve étranger au destin des États ,

Un rêve qui sied bien à toute jeune fille :

La joie intérieure au sein de la famille ,

L'appui d'un protecteur qu'il est doux de nommer,

Et le bonheur enfin d'être aimée et d'aimer?

CHARLOTTE

Oh ! si ; j'ai fait souvent les rêves que vous dites ;

J'en ai souvent peuplé l'espace sans limites.

Je suis femme , et n'ai pas cet orgueil mensonger

Qu'aux penchants féminins mon cœur soit étranger.

Pour les affections le ciel nous a fait naître ,

Moi, comme une autre femme, — et plus encor peut-être.

— Mais nous ne vi\ ons pas dans un temps réi;iilier

Qui permette à chacun son vœu |)articulier ;

Le monde est en suspens , et la crise où nous sommes

Appelle le concours des femmes et des hommes ;

C'est un crime pour eux de rester à l'écart ;

C'est un crime pour nous d'arrêler leur regarti ,

Et d'amortir, au sein des langueurs amoureuses,

L'ardeur, due au pays , des âmes généreuses.

Pour moi, mon pays seul a droit de m'enflammer ;

J'ai concentré sur lui ma puissance d'aimer,

Et , dévouée à tous , je donne à ma v,airie

Le lieu qu'aurait un seul dans mon idolâtrie.

Enfin , je m'en suis fait une si forte loi ,

Que si l'amour était plus qu'un rêve pour moi ,

Que si j'aimais quelqu'un, Barbaroux , — ni lui-même,

Ni personne que moi ne saurait que je l'aime.

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