ACTE I
Non , non , vous n'êtes pas re que l'on croit à Rome. Junius est sous Brute , et le fou cache l'homme ; Plus votre esprit s'annule en sa fausse torpeur, Plus vous prouvez par là qu'on doit en avoir peur ; Plus vous vous amassez de hontes à contraindre , Plus , en se dévorant , la vengeance est à craindre.
Vous avez deviné , Lucrèce ; et cet aveu ,
A Lucrèce adressé , me doit alarmer peu.
Oui, j'ai quitté mon nom , mais pour mieux le reprendre ,
J'accepte tous leurs coups, mais pour mieux les leur rendre.
0 sombre profondeur de ce ressentiment !
.le n'y plonge pas l'œil sans un tressaillement.
Mais puisque l'amitié put percer votre ruse ,
Gardez que l'ennemi ne sente qu'on l'abuse.
N'oubliez pas qu'en vous , par deux contraires sorts ,
Le corps doit tuer l'àme, ou bien l'âme le corps ;
Que , vivant sous Tarquin , vous vivez sous la hache ;
Qu'une erreur la suspend , qu'un soupçon la détache ;
Qu'un instant vous trahir c'est lui tendre le cou ,
Et (pie vous êtes mort si vous n'êtes plus fou.
Quand je pense aux effets d'un seul propos , je tremble.
— Vous aviez trop raison aujourd'hui , ce me semble.
Votre folie était l'ivresse du bon sens,
Et vos traits contournés n'étaient (jue plus blessants.
Ce langage hardi
BRI' TE
J'en peux user sans craindre.
Plus librement je parle , et moins j'ai l'air de feimlrc.
Pour paraître sincère et non l'effet d'un choix ,
Il faut que ma folie ail raison quelquefois.
La franchise , d'ailleurs , passe pour insensée ,
Tant chacun met de soins à cacher sa pensée ;
Et ces temps malheureux ont faussé tous les cœurs ,
Au point que la droiture est matière aux moqueurs.
Ne croyez pas non plus, pour m'avoir su comprendre ,
Que par d'autres regards je me laisse surprendre.
Il est plus malaisé de tromper un ami
Que de se dérober au soupçon endormi.
A l'aspect des Tarquins , le danger que je touche
Avertit aussitôt et mon geste et ma bouche;
Ma vengeance elle-même est prompte à calculer
Que pour se satisfaire il faut dissimuler.
— Mais vous , vous attiriez toute ma confidence ;
Votre compassion désarmait ma prudence ,
Et doucement ému , je voulais un moment
Connaître le bonheur d'un peu d'épanchement.
Ohl oui. Je le conçois. Mais que cette pensée Soit du moins comme un baume à votre âme blessée ; Contez-moi vos douleurs , lorsque vous souffrirez, Et ne hasardez pas des coups désespérés. Après avoir tant fait pour bien vous contrefaire , Pour bien vous révéler il faut cncor plus faire ; Tant d'efforts surhumains , venant au résultat , Pour finir dignement veulent un coup d'éclat , Et ne permetlont plus (pfen en perde la peine