‹ Théâtre complet de G. E. Lessing (volume 2)Chapitre 10 sur 138 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

NATHAN, le derviche

le derviche. Vous n'avez qu'à ouvrir les yeux aussi grands que vous pourrez !

Nathan. Est-ce toi, oui ou non?... Un derviche sous' ce magnifique costume!...

le derviche. Eh bien? Pourquoi donc pas? N'y a-t-il rien, absolument rien à faire d'un derviche?

nathan. Que si... seulement je m'étais toujours imaginé que le derviche... le franc derviche ne consentait pas à ce qu'on fît quelque chose de lui.

le derviche. Par le prophète ! Que je ne sois pas un franc derviche, cela se peut. Cependant quand on est contraint...

nathan. Contraint! ... Un derviche. . . un derviche contraint ! Quand aucun homme ne peut l'être, un derviche le serait! Par quoi donc?

le derviche. Par une loyale prière, dont il reconnaît la justesse ; voilà par quoi un derviche est contraint .

nathan. Par notre Dieu! tu dis vrai... Laisse-moi t'embrasser, homme de bien... Tu es pourtant encore mon ami?

le derviche. Et vous ne demandez pas d'abord ce que je suis devenu?

nathan. Laissons ce que tu es devenu.

le derviche. Ne pourrais-je pas être devenu un ami du pouvoir dont l'amitié vous serait importune?

nathan. Si ton cœur est resté celui du derviche, je m'y fie. C'est ton habit seul qui est au service du pouvoir.

le derviche. Il faut l'honorer alors... Que pensezvous? Devinez ! Qu'est-ce que je suis à votre cour?

nathan. Derviche, rien de plus ; ou, vraisemblablement; quelque chose comme... cuisinier !

le derviche. Ah ! oui, pour venir désapprendre chez vous mes talents... cuisinier! Pourquoi pas sommelier aussi?... Avouez que Saladin me connaît mieux que cela... Je suis devenu son trésorier.

nathan. Toi... trésorier?

le derviche. De sa cassette, s'entend; car, quant au grand trésor, son père en a encore le maniement... du trésor de sa maison.

nathan. Sa maison est nombreuse.

le derviche. Et plus nombreuse que vous ne croyez ; car tout mendiant est de sa maison.

nathan. Cependant Saladin est si ejrm^nu~4es-^»e»- • diants...

le derviche. Qu'il s'est résolu à les exterminer jusqu'à la dernière racine... dût-il, pour ce faire, devenir mendiant lui-même.

nathan. Bravo! c'est justement ainsi que je l'entendais.

le derviche II l'est déjà, ou peu s'en faut!... Car son trésor est chaque soir au coucher du soleil, beaucoup plus que vide. Le flux qui y entre si largement le matin, a déjà depuis longtemps baissé à midi...

nathan. Parce qu'il est impossible de remplir ou de fermer les canaux qui en absorbent une partie.

le derviche. Vous l'avez dit.

nathan. Je connais cela.

le derviche. Il ne vaut certainement rien que les vautours soient au milieu des cadavres ; mais que les cadavres soient au milieu des vautours. Cela vaut encore dix fois moins.

nathan. Oh! non pas, derviche, non pas!

le derviche. Vous en parlez à votre guise, vous!... Eh bien, qu'est-ce que vous me donnez ? Je vous cède ma place.

nathan. Que te rapporte ta place?

le derviche. A moi? Pas beaucoup. Mais à vous, elle peut rapporter à usure ; car, lorsqu'il y aura marée basse au trésor, comme cela est souvent... vous ouvrirez vos écluses ; vous avancerez des fonds et vous prendrez d'aussi gros intérêts qu'il vous plaira.

nathan. Même l'intérêt de l'intérêt des intérêts?

le derviche. Sans doute?

nathan. Jusqu'à ce que tout mon capital soit placé à haut intérêt.

le derviche. Cela ne vous tente pas? Alors c'en est fait de notre amitié. Car, vraiment, j'ai beaucoup compté sur vous.

nathan. Vraiment? Comment cela? Comment donc?

le derviche. J'avais compté que vous m'aideriez à remplir ma charge avec honneur; qu'en tout temps votre caisse me serait ouverte... Vous haussez les épaules ?

nathan. Eh bien, il s'agit de bien nous comprendre. Il y a ici à distinguer... Toi? Pourquoi pas, toi, Al-Hafi, le derviche, tu seras toujours le bienvenu pour tout ce qui est en mon pouvoir... mais, Al-Hafi, le defterdar du sultan, qui... auquel...

le derviche. Est ce que je ne vous ai pas deviné? Vous êtes certes toujours aussi bon que prudent, aussi prudent que sage. Patience ! Ce que vous estimez dans Al-Hafi, vous l'y retrouverez bientôt... Vous voyez ce vêtement d'honneur que Saladin m'a donné. Avant qu'il soit, avant qu'il soit en lambeaux comme ceux des derviches, je l'aurai jeté aux orties, à Jérusalem, et, je serai sur les rives du Gange, où j'irai fouler légèrement de mes pieds nus, avec mes maîtres, le sable brûlant du désert....

nathan. Je te retrouve.

le derviche. Et jouer aux échecs avec eux.

nathan. Ce qui est ton plus grand bonheur.

le derviche. Songez seulement à ce qui m'a séduit... Était-ce de pouvoir m'abstenir de mendier plus longtemps? Était-ce de pouvoir jouer l'homme riche avec des mendiants? Était-ce qu'il fût en ma puissance de changer en un instant le plus riche mendiant en un pauvre riche?

nathan. Certainement non.

le derviche. C'était quelque chose de beaucoup plus absurde. Je me suis senti séduit tout d'un coup par les idées généreuses de Saladin...

nathan. Comment donc?

le derviche. « Il n'y a qu'un mendiant qui sache combien les mendiants ont de peine; un pauvre seul connaît la bonne manière de donner aux pauvres. Ton prédécesseur, disait-il, était selon moi beaucoup trop froid, beaucoup trop rude. Il donnait avec tant de rudesse, quand il donnait ; il commençait d'abord par

NATHAN LE SAGE ;>i

interroger si rudement ceux à qui il donnait, qu'il ne se contentait pas de connaître le dénûment, mais voulait encore savoir les causes du dénûment, afin de mesurer parcimonieusement le don à ces causes. Tel ne sera pas Al-Hafi. Par Hafi, Saladin ne paraîtra pas si durement charitable. Al-Hafi ne ressemble pas à ces canaux engorgés qui rendent si impures et si bouillonnantes les eaux limpides et calmes qu'ils ont reçues. Al-Hafi pense, Al-Hafi sent comme moi. » Si doucement sonnait l'appeau de l'oiseleur, que l'oiseau est venu dans le filet... Pauvre fou que j'étais! Pauvre fou d'un autre fou!

nathan. Doucement, mon derviche, doucement!

le derviche. Eh quoi?... Ce ne serait pas folie que d'opprimer des hommes par centaines de mille ; de les épuiser, de les piller, de les pressurer, de les égorger, et de vouloir envers quelques autres paraître un ami des hommes ? Ce ne serait pas folie que de singer la charité du Très-Haut qui, sans distinction, dispense les rayons du soleil et la pluie, sur les méchants et sur les bons, sur les déserts et sur les champs fertiles... et de n'avoir pas toujours, comme le Très-Haut, la main pleine? Eh ! quoi ! ce ne serait pas folie?...

nathan. Assez ! Tais-toi.

le derviche. Laissez-moi seulement encore parler de ma folie à moi !... Eh ! quoi? Ce ne serait pas folie que de ne voir que le bon côté de pareilles folies, pour arriver, à cause de ce bon côté, à se rendre complice de ces folies ? Eh ! ce ne le serait pas ?

nathan. Al-Hafi, fais en sorte de retourner au plus tôt dans tes déserts. Je crains bien que , parmi les hommes, tu ne puisses désapprendre à être homme.

le derviche. Vous avez raison, et moi aussi je le crains. Adieu !

nathan. Si vite?.'.. Attends donc, Al-Hafi. Le désert t'échappera-t-il donc?... Attends... Pût-il m'écouter !... Hé, Al-Hafi! reste donc!... Le voilà loin ; et j'aurais tant voulu le questionner sur notre Templier. Il est probable qu'il le connaît.

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