‹ Théâtre complet de G. E. Lessing (volume 2)Chapitre 108 sur 138 · SCÈNE VI EMILIA, Claudia GALOTTI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI EMILIA, Claudia GALOTTI

emilia. {Elle se précipite dans V appartement, dans le plus grand désordre?) Enfin, enfin, je suis en sûreté. Ou, m'aurait-il suivie? {Elle ote son voile et aperçoit sa mère.) Est-il là, ma mère?... Non; le ciel en soit loué !

Claudia. Qu'as-tu, ma fille? qu'as-tu?

emilia. Rien, rien.

Claudia. Pourquoi regardes-tu d'une manière si effarée autour de toi? Pourquoi trembles-tu de tous tes membres ?

Claudia. Qu'ai-je été forcée d'entendre? Et où, où ai-je été forcée de l'entendre?

Claudia. Je t'ai crue à l'église.

emilia. J'y étais... Mais qu'importent au vice l'église et l'autel?... Ah ! ma mère ! {Elle se jette dans ses Iras.)

Claudia. Parle, ma fille. Mets fin à mes angoisses. Qu'a-t-il pu t'arriver de si terrible dans le saint lieu?

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emllia. Jamais ma prière n'aurait dû être plus intime, plus fervente qu'aujourd'hui, et jamais elle n'a été moins ce qu'elle devait être.

Claudia. Nous appartenons à l'humanité, Emilia. Le don de prier n'est pas toujours en notre pouvoir. Vouloir prier le ciel, c'est encore prier.

emilia. Et vouloir pécher, c'est pécher.

Claudia. Cela, mon Emilia ne l'a pas voulu?

emilia. Non, ma mère, la grâce divine m'a préservée de tomber si bas... Mais le vice qui nous est étranger peut, contre notre volonté, nous rendre sa complice.

Claudia. Calme-toi. Kassemble tes idées, autant qu'il te sera possible. Dis-moi en un mot ce qui t'est arrivé.

emilia. Je venais de m'agenouiller — plus loin de l'autel que je n'ai coutume — car j'étais arrivée trop tard... Comme je commençais à élever mon cœur en haut, quelqu'un par* derrière s'approcha de moi... Tout près de moi !... Je ne pouvais avancer, ni changer de place... quelque vivement que j'eusse désiré le faire, afin que la prière de quelque autre personne ne pût me troubler dans la mienne !... C'était là le pis que je craignisse. Mais au bout d'un instant j'entendis tout près de mon oreille... après un profond soupir... non pas le nom d'un saint... le nom de votre fille! — Ne me grondez pas, ma mère — mon nom !... Oh! si les éclats du tonnerre avaient pu m'empêcher de l'entendre encore!... On parlait de beauté, d'amour... On gémissait que ce jour qui faisait mon bonheur, en faisant celui d'un autre... décidât pour toujours de son malheur..." On me conjurait... Il m'a fallu entendre tout cela. Mais je ne regardais pas à côté de moi; je voulais faire comme si je n'entendais pas. Que pouvais-je d'autre, que de prier mon bon ange de me frapper de surdité, quand même , quand même c'aurait été pour toujours?... Je le demandais à Dieu; c'était la seule chose que je fusse en état de lui demander... Enfin, vint le temps de me relever. Le saint sacrifice était fini. Je tremblais de me retourner. Je tremblais de le voir, ce-

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lui qui osait se permettre ce sacrilège. Et quand je me retournai, quand je vis...

Claudia, Qui, nia fille ?

emilia. Devinez, ma mère, devinez 1 je pensai tomber à terre... Lui-même.

Claudia. Qui, lui-même?

emilia. Le prince.

Claudia. Le prince! Oh! bénie soit l'impatience de ton père qui était ici à l'instant et qui n'a pas voulu t'attendre !

emilia. Mon père était ici? Et il n'a pas voulu m'attendre ?

Claudia. Dans ton désordre, tu aurais pu aussi lui raconter tout cela.

emilia. Eh bien, ma mère? Qu'aurait-il trouvé en moi de répréhensible ?

Claudia. Rien, certes, pas plus qu'en moi. Mais, mais... Ah! tu ne connais pas ton père! Dans son courroux, il aurait confondu l'objet innocent du crime avec le criminel. Dans sa rage, je lui aurais paru avoir occasionné ce que je ne pouvais, ni empêcher, ni même prévoir. Mais après, ma fille, après! Quand tu as reconnu le prince... j'espère que tu as eu assez de puissance sur toi-même, pour lui montrer dans un regard tout le mépris qu'il mérite.

emilia. Non pas, ma mère. Après le coup d'œil qui me le fit reconnaître, je n'eus pas le cœur de lui en lancer un second. Je me suis enfuie...

Claudia. Et le prince t'a suivie...

emilia. C'est ce que je ne sus que sous le portique, en me sentant prendre la main. Et, par lui ! La pudeur me cloua surplace : en me délivrant de son étreinte, j'aurais attiré sur nous l'attention des passants. C'était la seule réflexion dont je fusse capable... ou dont je me ressouvienne maintenant. Il parla et je lui répondis. Mais ce qu'il m'a dit, ce que je lui ai répondu... si cela me revient à l'esprit, je vous le dirai, ma mère. Dans ce moment, je ne me souviens de rien. J'avais entièrement perdu le sens... C'est en vain que je cherche à me rap-

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peler comment je m'éloignai de lui et comment je sortis du portique. Je ne revins à moi que dans la rue; je l'entendis venir derrière moi ; je l'entendis entrer en même temps que moi dans la maison, en même temps que moi monter l'escalier...

Claudia. La frayeur égare les sens, ma fille. Je n'oublierai jamais dans quel état tu t'es précipitée ici. Non, il n'aurait pas osé s'aventurer à te suivre si avant... Dieu ! Dieu ! si ton père savait cela ! Comme il était irrité déjà, quand je lui ai appris, qu'il y a peu de temps, le prince t'avait vue sans déplaisir! Cependant, sois tranquille, ma fille. Imagine-toi que c'est un rêve qui t'est venu. Cela aura d'ailleurs encore moins de suites qu'un rêve. Tu échappes aujourd'hui d'un seul coup à tous les pièges.

emilia. Mais n'est-il pas vrai, ma mère, que le comte doit tout savoir et que je le lui dois dire?

Claudia. A aucun prix, non. Pourquoi veux- tu, pour rien, pour moins que rien, lui enlever sa tranquillité? Et quand cela ne la lui enlèverait pas maintenant, sache, mon enfant, qu'un poison qui ne tue pas sur-lechamp n'en est pas moins un poison dangereux. Ce qui ne fait aucune impression sur l'amant, peut en faire ensuite sur l'époux. L'amant pourrait peut-être même être flatté de l'emporter sur un compétiteur de cette importance. Mais, une fois qu'il l'aurait emporté, ah ! mon enfant, alors de l'amant sortirait une tout autre personne. Que ta bonne étoile te garde d'en faire l'expérience !

emilia. Vous savez, ma mère, avec quel plaisir je me soumets en tout à vos lumières... Mais s'il apprenait d'un autre personne qu'aujourd'hui le prince m'a parlé? Un jour ou l'autre, mon silence n'augmenterait il pas ses inquiétudes? Je penserais donc mieux faire, en ne conservant, vis-à-vis de lui, rien sur le cœur.

Claudia. Délicatesse! délicatesse d'amoureux! Non, absolument non, ma fille ! Xe lui dis rien. Ne lui laisse rien soupçonner.

emilia. Soit, ma mère. Je n'irai point à rencontre

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de vos volontés. Ah! (Avec un profond soupir.) Je suis tout à fait soulagée. Que je suis donc sotte et peureuse, n'est-ce pas, ma mère? J'aurais bien pu prendre la chose tout autrement, et je m'en serais fait d'autant moins de mal.

Claudia. Je ne voulais pas te le dire, ma fille, avant que ta raison te le dît elle-même. Et je savais qu'elle te le dirait, aussitôt que tu serais revenue à toi... Le prince est galant. Tu es si peu habituée au langage sans conséquence de la galanterie, que tu as pris une politesse pour une déclaration, une flatterie pour un serment d'amour, une fantaisie pour un désir, un souhait pour un dessein arrêté. Tout est là; et tout cela n'est rien.

emilia. 0 ma mère! Je devrais donc me paraître ridicule avec ma frayeur!... Non, il ne doit certainement rien savoir de ceci, mon bon Appiani; il pourrait me croire plus de vanité que de vertu... Hé! le voici lui-même : c'est son pas.

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