‹ Théâtre complet de G. E. Lessing (volume 2)Chapitre 112 sur 138 · SCÈNE X MARINELLI, APPIANI · texte numérisé non relu

SCÈNE X MARINELLI, APPIANI

appiani. Eh bien, monsieur?

marinelli. Je viens de la part de Son Altesse, le prince.

appiani. Qu'a-t-il à me commander?

marinelli. Je suis fier d'être le messager d'une si haute faveur. Et si le comte Appiani n'est pas contraint de reconnaître en moi un de ses plus dévoués amis...

appiani. Sans plus long préambule, si j'ose vous en prier.

marinelli. Donc le prince a besoin d'envoyer surle-champ un plénipotentiaire au duc de Massa, à l'occasion de son mariage avec la princesse sa fille. Il a été longtemps indécis sur le choix du plénipotentiaire. Enfin son choix , monsieur le comte , est tombé sur vous.

appiani. Sur moi?

marinelli. Et cela — si l'amitié osait se vanter — ce n'est pas sans ma coopération...

appiani. De vrai, vous me donnez l'embarras de la reconnaissance... Je ne m'étais plus attendu depuis longtemps à ce que le prince daignât m 'employer.

marinelli. J'ai la certitude qu'il ne lui a manqué qu'une occasion digne de vous. Et si celle-ci même n'est pas encore digne d'un homme tel que le comte

Appiani, c'est que mon amitié sans doute s'est trop hâtée.

appiani. Votre amitié, votre amitié, c'est la troisième fois que vous en parlez. Avec qui donc suis-je? Je n'aurais jamais rêvé pour moi l'amitié du marquis Marinelli.

maeinelli. Je reconnais mon tort, monsieur le comte, mon tort impardonnable de vouloir être, sans votre congé, votre ami. D'ailleurs, qu'est-ce que cela fait? La faveur du prince qui vous propose cet honneur, reste ce qu'elle est, et je ne doute pas que vous ne l'acceptiez avec empressement.

appiani. (Après un instant de réflexion.) Sans doute.

maeinelli. Eh bien, venez.

appiani. Où?

maeinelli. A Dosalo, auprès du prince. Tout est préparé, et vous vous mettrez en route aujourd'hui même.

appiani. Que dites-vous ? aujourd'hui même?

maeinelli. Préférablement même à cette heure que dans les heures suivantes. L'affaire est de la plus extrême urgence.

appiani. En vérité!... Alors j'ai le regret de refuser l'honneur que le prince m'a destiné.

maeinelli. Pardon !

appiani. Je ne puis pas me mettre en route aujourd'hui... ni demain... ni après-demain non plus...

maeinelli. Vous vous raillez, monsieur le comte.

appiani. De vous?

maeinelli. Il n'y a pas de comparaison ! Si la raillerie regarde le prince, elle est par trop gaie... Vous ne pouvez pas?

appiani. Non, monsieur, non, et j'espère que le prince lui-même agréera mon excuse.

maeinelli. Je suis avide de l'entendre.

appiani. Oh! une vétille!... Voyez-vous : je prends femme aujourd'hui même.

maeinelli. Bien, et ensuite ?

appiani. Et ensuite?... Et ensuite?... Votre question est diablement naïve.

mabinelli. On a des exemples, monsieur le comte, de noces différées. Je ne crois sans cloute pas que fiancé et fiancée se fassent toujours de tels sacrifices. La chose peut avoir des désagréments. Mais, cependant, je penserais que Tordre du maître...

appiani. L'ordre du maître!... Du maître?... Un maître que l'on se choisit soi-même n'est pas d'une manière si absolue notre maître. Je conçois que vous deviez au prince une soumission aveugle. Mais moi, non. Je suis venu à sa cour en volontaire. Je voulais avoir l'honneur de le servir, mais non devenir son esclave. Je suis le vassal d'un plus grand maître.

mabinelli. Plus grand ou plus petit, c'est maître pour maître.

appiani. Mais à quoi bon discuter avec vous làdessus ? Il suffit que vous disiez au prince ce que vous avez entendu : que je regrette de ne pouvoir accepter cette faveur, parce qu'aujourd'hui même je conclus un mariage dont dépend tout mon bonheur.

mabinelli. Ne voulez-vous pas lui faire connaître en même temps avec qui?

appiani. Avec Emilia Galotti.

mabinelli. La fille de cette maison?

appiani. De cette maison.

mabinelli. Hem ! hem !

appiani. Pardon?

mabinelli. Je devrais penser que la remise, de la cérémonie jusqu'à votre retour, n'en rencontrerait par conséquent que moins de difficultés.

appiani. De la cérémonie? De la cérémonie seulement!

mabinelli. Les bons parents ne seront pas si vétilleux.

appiani. Les bons parents?

mabinelli. Et Emilia vous restera, certainement, oui.

appiani. Certainement, oui. Avec votre : certainement, oui; vous n'êtes qu'un singe, certainement oui.

mabinelli. A moi cette parole, comte ?

appiani. Pourquoi pas?

maelnelli. Ciel et enfer !... Nous en reparlerons.

appiani. Bail! le singe est malin, mais...

maelnelli. Mort et damnation! Comte, j'exige satisfaction.

appiani. Cela va de soi.

maelnelli. Je l'exigerais sur-le-champ... Mais je ne puis point gâter ce beau jour au tendre fiancé.

appiani. Bonhomme! non pas, non pas. {Il lui saisit la main.) Je ne pouvais sans doute pas me laisser envoyer aujourd'hui à Massa. Mais j'ai du temps de reste pour une petite promenade avec vous... Venez, venez.

maelnelli. {Il retire sa main et s'éloigne.) Un peu de patience, comte, un peu de patience !

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