‹ Théâtre complet de G. E. Lessing (volume 2)Chapitre 121 sur 138 · SCÈNE VIII Claudia GALOTTI, MARINELLI · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII Claudia GALOTTI, MARINELLI

Claudia. Ton maître? (Elle aperçoit Marinelli et recule.) Ali! c'est là ton maître?... Vous ici, monsieur? Et ma fille ici? Et vous allez, vous, me conduire auprès d'elle?

makenelli. Avec beaucoup de plaisir, madame...

Claudia. Arrêtez!... J'y songe... Seriez-vous?... Oh! non... celui qui est venu chez moi ce matin chercher le comte, celui avec qui je le laissai seul, celui avec qui il eut une querelle?

MAJ&rtŒLiii. Une querelle?... Pas que je sache : c'a été un échange de paroles paisibles à propos des intérêts du maître...

CLAULiA. Et vous vous nommez Marinelli?

3IAEIXELLI. Le marquis Marinelli.

Claudia. Soit!... Écoutez donc, monsieur le marquis... Marinelli... Ce nom de Marinelli... accompagné d'une malédiction... Non! Dieu me préserve de calomnier ce noble jeune homme!... non accompagné d'une malédiction — c'est moi qui ajoutais la malédiction. — Ce nom de Marinelli fut la dernière parole du comte, en mourant.

r^ELLi. Du comte, en mourant? Du comte AppianiV... C'est ce qui me frappe le plus, madame, dans vos étranges discours... Du comte, en mourant? Ce que voulez dire d'ailleurs, je ne le comprends pas.

Claudia (amèrement et lentement). Le nom de Mari-

nelli fut la dernière parole du comte, en mourant!... Comprenez-vous maintenant? Je ne Pavais pas comprise non plus d'abord, quoiqu'il l'eût prononcée avec un accent... avec un accent!... Je l'entends encore. Où avais-je l'esprit, que je n'ai pas compris tout de suite cet accent?

maeinelli. Eh bien, madame? J'ai été de tout temps l'ami du comte, son ami le plus intime. Donc, si, en mourant, il me nommait encore...

Claudia. Avec cet accent? Je ne puis pas l'imiter, je ne puis pas le décrire : mais il dévoile tout... Eh quoi? Seraient-ce des brigands qui iijous auraient attaqués ?... C'étaient des assassins, des assassins stipendiés!... Et, Marinelli, ce nom de Marinelli fut la dernière parole du comte, en mourant. Et avec un accent !

maeinelli. Avec un accent?... A- t-on jamais ouï, sur un accent entendu dans un moment d'effroi, fonder une accusation contre un homme d'honneur?

Claudia. Ah! si je pouvais seulement le reproduire devant la justice, cet accent! Mais, malheur à moi! J'en oublie ma fille... Où est-elle?... Morte aussi? Comment? Si Appiani était ton ennemi, ma fille n'y était pour rien?

makikelli. Je pardonne au trouble de la mère... Venez, madame. Votre fille est ici dans la chambre voisine, et elle est déjà sans doute complètement remise de sa frayeur. Le prince lui-même s'est occupé d'elle avec la plus tendre sollicitude.

Claudia. Qui? Qui, lui-même?

maeinelli. Le prince.

Claudia. Le prince? Dites-vous en réalité le prince? Notre prince?...

maeinelli. Quel autre pourrait-ce être?

Claudia. Alors, je suis une mère malheureuse... et son père, son père!... Il maudira le jour de sa naissance, il me maudira.

maeinelli. Par le Ciel, madame! A quoi songez-vous?

Claudia. C'est clair. N'est-ce pas?... Aujourd'hui, à l'église, sous les yeux du Tout-Puissant, en présence du

Très-Haut, s'est nouée cette trame criminelle; elle est menée à bonne fin. (A Marinelli.) Ah! assassin! lâche et misérable assassin ! Tu n'étais pas assez courageux pour le tuer de ta propre main, mais tu as été assez vil pour le tuer afin d'assouvir la passion d'un autre... pour le faire tuer! Lie de tous les assasins! Les assassins un peu honnêtes te renieraient, toi! toi!... Pourquoi d'un seul mot ne te cracherais-je pas à la face toute ma bile, toute ma bave? Toi! [Toi!... Toi, entremetteur !

mabinelli. Vous radotez, bonne femme... Mais modérez au moins vos cris sauvages et songez où vous êtes.

Claudia. Où je suis! Songer où je suis? Qu'importe à lu lionne, à laquelle on a ravi ses petits, dans quelle forêt elle rugit?

emilia {derrière la scène). Ah, ma mère ! J'entends ma mère !

Claudia. Sa voix ! . . . C'est elle ! . . . Elle m'a entendue, elle m'a entendue. Et j'aurais dû ne pas crier?... Où es-tu mon enfant? Me voici, me voici. (Elle se précipite dans la chambre, Marinelli la suit.)

FIN DU TROISIÈME ACTE

Page 1