‹ Théâtre complet de G. E. Lessing (volume 2)Chapitre 13 sur 138 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

Le TEMPLIER, DAlA qui de loin considérait depuis louglemps le Templier et qui s'approche alors de lui

data. Ce religieux, ce semble, ne Fa pas mis de la meilleure humeur... Cependant je vais toujours risquer la commission.

le templier. Eh bien, à merveille!... Est-ce que l'adage ment : moine et femme, femme et moine, ce sont les deux griffes du diable? Il me jette aujourd'hui de l'une dans l'autre.

data. Que vois-je? C'est vous, noble chevalier?... Louange à Dieu ! mille fois louange à Dieu ! ... Où vous êtes-vous donc caché pendant si longtemps? Vous n'auriez pas cependant été malade ?

LE TEMPLIER. Non.

daya. Vous étiez bien portant alors?

LE TEMPLIER. Oui.

daya. Vous nous avez vraiment bien inquiétés.

LE TEMPLIER. Ah !

daya. Vous aurez voyagé?

le templier. Vous l'avez deviné.

daya. Et vous n'êtes de retour que d'aujourd'hui?

le templier. Que d'hier.

daya. Le père de Kécha est aussi de retour" depuis aujourd'hui. Et maintenant Récha osera-t-elle espérer?...

le templier, Quoi?

daya. Ce qu'elle vous a fait si souvent demander. Son père va venir lui-même vous en prier avec les plus vives instances. Il arrive de Babylone avec vingt chameaux richement chargés de tout ce que l'Inde, la Perse, la Syrie, le Sinaï même, peuvent fournir de plus précieux en fines épices, en pierreries et en étoffes.

le templier. Je n'ai besoin de rien.

daya. Sa race l'honore comme un prince, à ce point qu'on le nomme Nathan le sage et non le riche, ce qui m'a souvent surprise.

le templier. Pour sa race, riche et sage, c'est peutêtre tout un.

daya. Mais de tous il mériterait le titre de bon. Car vous ne vous imaginez pas combien il est bon. Quand il a appris quel service vous avez rendu à Récha, il aurait, à l'instant, tout fait pour vous ; il vous aurait tout donné !

le templier. Ah !

daya. Essayez, venez et voyez.

le templier. Quoi donc? Un instant ne passe-t-il pas bien vite ?

daya. S'il n'était pas aussi bon, ne serais-je plus depuis si longtemps chez lui ? Croyez-vous par hasard que je n'aie pas conscience de ma dignité de chrétienne? II ne m'avait certes pas non plus été prédit dès le berceau, que je ne suivrais mon époux en Palestine que pour y

faire l'éducation d'une fille juive. Mon époux était un noble écuyer de l'armée de l'empereur Frédéric...

le templeee. Suisse de naissance, qui a eu l'honneur et la grâce de se noyer dans le même fleuve que Sa Majesté impériale... Femme, combien de fois ne me l'avezvous pas déjà raconté? Ne cesserez-vous donc pas de me persécuter !

data. Vous persécuter ! Bon Dieu !

le templier. Oui, oui, me, persécuter. Je ne veux plus vous revoir, ni vous entendre ! Je ne veux pas que sans cesse vous me rappeliez une action que j'ai accomplie sans y penser, et qui, lorsque j'y songe, devient pour moi une énigme. De vrai, je ne voudrais pas m'en repentir, Mais, si un semblable accident se représentait, vous seriez cause que je n'agirais pas avec autant de promptitude; que je commencerais par prendre des informations... et par laisser brûler ce qui brûlerait.

data. Dieu vous en préservât !

le templier. Dès aujourd'hui, faites-moi au moins le plaisir de ne plus me connaître. Je vous en prie. Débarrassez-moi aussi du père. Un juif est un juif. Moi, je suis un grossier Souabe. L'image de la jeune fille est depuis longtemps hors de mon âme, en supposant qu'elle y ait jamais été.

data. Mais votre image n'est pas hors de la sienne.

le templier. Et qu'importe? qu'importe?

data. Qui sait? Les hommes ne sont pas toujours tels qu'ils paraissent.

le templier. Rarement ils sont meilleurs. {Il s'éloigne.)

data. Attendez donc! Qu'est-ce qui vous presse?

le templier. Femme, ne me rends pas odieux ces palmiers, où j'aime tant à me promener.

data. Va-t'en, ours allemand! Va-t'en?... Mais cependant il ne faut pas perdre la piste de ce farouche animal. {Elle le suit de loin.)

FIN DU PREMIER ACTE

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