‹ Théâtre complet de G. E. Lessing (volume 2)Chapitre 15 sur 138 · SCÈNE II Le dekviche AL-HAFI, SALADIN, SITTAH · texte numérisé non relu

SCÈNE II Le dekviche AL-HAFI, SALADIN, SITTAH

al-haei. L'argent est probablement arrivé d'Egypte. Pourvu qu'il y en ait beaucoup.

saladin. En as-tu la nouvelle?

al-haei. Moi? Moi, non. Je pensais la recevoir ici.

saladin. Compte à Sittah mille dinars. (Il se promène pensif.)

al-haei. Paie, au lieu de : reçois! C'est joli! C'est encore moins que rien... A Sittah?.,. Et de l'argent perdu... perdu de nouveau aux échecs?... Voici encore la partie.

sittah. Ne m'envies-tu pas mon bonheur?

al-haei. Vous envier quoi?... (Il considère la partie.) Quand.... vous savez bien.

sittah. {Lui faisant signe.) Psitt, Hafi, psitt !

al-haei. (Continuant à étudier le jeu?) Il faudrait qu'il y eût lieu de l'envier!

sittah. Al-Hafi, psitt!

al-hafi. (A Sittah.) C'est à vous les blancs? Vous avez donné échec ?

sittah. Bon, il n'entend pas.

al-hafi. (Toiojours les yeux fixés sur le jeu.) Et c'est à lui à avancer ?

sittah. (ST approchant du derviche.) Dis donc que je puis toucher mon argent.

al-hafi. Eh ! Oui, vous toucherez, comme vous avez toujours touché.

sittah. Comment, es-tu fou?

al-hafi. La partie n'est pas finie. Vous n'avez pas du tout perdu, Saladin.

saladin. (L'écoutant à peine.) Si! si! paie, paie.

al-hafi. Paie, paie! Mais voilà votre reine encore.

saladin. (Toujours de même.) Qu'importe? elle ne compte plus dans le jeu.

sittah. Assez ! dis donc que je puis envoyer chercher l'argent.

al-hafi. (Encore absorbé par le jeu.) Comme toujours, s'entend!... Quand même, quand même la reine ne compterait plus ; vous n'êtes pas pour cela mat.

saladin. (Va au jeu et bouleverse les pièces.) Je le suis ; je veux l'être.

al-hafi. Très bien, alors !... Le paiement sera de la même monnaie que le gain. Tant gagné, tant payé.

saladln. (A Sittah.) Que dit-il donc? Quoi?

sittah. (Faisant de temps en temps des signes à Al- Hafi.) Tu le connais bien. Il aime à faire le hérisson, à se faire prier ; il est peut-être jaloux...

saladin. Ce ne peut être de toi? Ce ne peut être de ma sœur?... Qu'est-ce que j'entends, Hafi? Jaloux, toi?

al-hafi. Cela peut être! Cela peut être!... Je voudrais bien avoir son jugement ; être aussi bon qu'elle.

sittah. Cependant il m'a toujours bien payée, et il me paiera bien encore aujourd'hui. Fiez-vous à lui... Va, Al-Hafi, va! J'envoie chercher l'argent.

al-hafi. Non, je ne jouerai pas plus longtemps cette momerie. Il faut qu'enfin il le sache.

saladin. Qui? Et quoi?

sittah. Al-Hafi! Est-ce là ta promesse? Tiens-tu si mal ta parole ?

al-hafi. Comment aurais-je pu croire que les choses iraient aussi loin?

saladin. Eh bien? N'apprendrai-je rien?

sittah. Je t'en prie, Al-Hafi, sois discret.

saladin. Ceci est pourtant singulier ! De quoi Sittah pourrait-elle si solennellement, si ardemment prier un étranger, un derviche, plutôt que moi son frère?... Maintenant, Al-Hafi, je commande... Parle, derviche.

sittah. Ne nous occupons pas d'une bagatelle, mon frère, plus qu'elle n'en vaut la peine. Tu sais que je t'ai, à plusieurs reprises, gagné aux échecs la même somme. Et comme je n'ai pas, en ce moment, besoin d'argent ; comme, en ce moment, la caisse d!Hafl n'est pas trop remplie : mes créances y sont restées. Mais ne t'en inquiète pas. Je n'ai l'intention d'en faire don, ni à toi, ni à Hafi, ni même à la caisse.

al-hafi. Oui, si ce n'était que cela, que cela!

sittah. C'est toujours la même chose... C'est que j'ai laissé dans la caisse les arrérages de ma pension, et cela depuis quelques lunes.

al-hafi. Ce n'est pas là tout encore.

saladin. Pas encore tout?... Parleras-tu?

al-hafi. Depuis que nous attendons l'argent d'Egypte, elle n'a...

sittah. (A Baladin.) Pourquoi l'écoutes-tu?

al-hafi. Non seulement elle n'a rien reçu...

saladin. Bonne sœur!... Mais encore elle a avancé de l'argent. N'est-ce pas?

al-hafi. Elle a entretenu toute la cour, et seule a défrayé toute la dépense.

saladin. Ah ! c'est bien toi, ma sœur ! {IIV embrasse .)

sittah. Qui m'avait fait assez riche pour cela, si ce n'est toi, mon frère?

al-hafi. Et il vous rendra bientôt aussi pauvre que lui.

saladin. Moi, pauvre? Son frère, pauvre? Quand ai-je eu davantage? Quand ai-je eu moins? Une armure, une épée, un cheval... et un Dieu! Que me faut-il de plus? Quand cela peut-il me faire défaut? Tiens, Al- Hafi, tu pourrais m'irriter contre toi.

sittah. Ne gronde pas, mon frère. Si je pouvais de même alléger les soucis de notre père !

saladin. Ah! ah! tu détruis de nouveau toute ma joie!... Quant à moi, quant à moi, je ne manque de rien. Mais lui, il manque, et nous en lui... Que faire? Dis... De longtemps il ne viendra peut-être encore rien d'Egypte. Où cet argent est-il arrêté. Dieu seul le sait.

Cependant là-bas tout est encore tranquille... Supprimer, retrancher, économiser, je le veux bien, j'y consentirais volontiers , si cela n'atteignait que moi ; si personne d'autre que moi n'en devait souffrir... Mais est-ce possible? A moi, il me faut un cheval, une armure, une épée... A mon Dieu, non plus, je ne puis rien retrancher. Il se contente déjà de si peu , de mon cœur... J'avais beaucoup compté sur l'excédant de la caisse, Hafi.

al-hafi. L'excédant?... Dites vous-même si vous ne m'auriez pas fait empaler, ou tout au moins étrangler, si vous m'aviez pris en excédant. Oui, une telle malversation, c'eût été bien osé.

saladix. Eh bien, que faire?... Ne pourrais-tu emprunter à personne d'autre qu'à Sittah?

sittah. Me laisserais-je enlever ce privilège, frère? Et par lui? Je le réclame encore. Je ne suis pas encore tout à fait à sec.

salades. Pas tout à fait ! Il ne manquait plus que cela?.. Hâte-toi, Hafi, prends des mesures, emprunte à qui et comme tu pourras; va, emprunte, promets... Pourvu que tu n'empruntes pas, Hafi, à ceux que j'ai enrichis : car emprunter à ceux-là, ce serait reprendre. Adresse-toi aux plus avares ; ce sont ceux qui me prêteront le plus volontiers ; ils savent bien que, me prêter, c'est prêter à usure.

al-hafi. Je n'en connais aucun.

sittah. Je songe précisément, Hafi, qu'on m'a appris que ton ami est de retour.

al-hafi. (Embarrassé.) Un ami? Mon ami? Qui seraitce donc?

sittah. Ton juif tant vanté.

al-hafi. Un juif vanté ? tant vanté par moi?

sittah. A qui, Dieu — je me souviens encore de l'expression dont tu te servis un jour à son sujet; — à qui, son Dieu a départi, à pleine mesure, le plus grand et le moindre des biens de ce monde...

al-hafi. Ai-je dit ainsi?.. Que voulais-je donc dire alors ?

sittah. Le moindre, c'est à dire la richesse. Et le plus grand, c'est à dire la sagesse.

al-haït. Comment? C'est d'un juif, d'un juif que j'aurais dit cela?

sittah. N'est-ce pas de ton Nathan que tu l'aurais dit?

al-hait. Ah oui ! De celui-là ! De Nathan !.. Je ne m'en étais d'abord pas souvenu... Vraiment, est-il enfin de retour chez lui? Ehî eh! Alors ses affaires ne doivent pas aller trop mal... C'est très juste? le peuple l'a surnommé le sage, et aussi, le riche.

sittah. Et maintenant plus que jamais on le nomme le riche. Toute la ville ne parle que des marchandises de prix, que des trésors qu'il a rapportés.

al-haït. Eh bien, s'il est plus riche encore, il sera plus sage aussi.

sittah. Et si tu t'adressais à lui , Hafi , qu'en penses-tu ?

al-haei. Pourquoi, à lui? Ce ne serait sans doute pas pour lui emprunter?.. Ah! vous le connaissez trop bien... Lui, prêter!.. Sa sagesse consiste précisément à ne prêter à personne.

sittah. Tu m'as fait de lui autrefois un tout autre portrait.

al-hait. Au besoin, il vous prêtera des marchandises. Mais de l'argent, de l'argent? Jamais... C'est au reste un juif, comme il n'y a pas beaucoup de juifs... Il a de l'esprit, du savoir-vivre, et joue bien aux échecs. Mais il ne se distingue pas moins des autres juifs par le mal que parle bien... Ce n'est pas sur lui, sur lui que vous pouvez compter... Il donne, il est vrai, beaucoup aux. pauvres et donne peut-être autant que Saladin. Si même il ne donne pas autant, il aime autant à donner, et à donner, avec aussi peu d'ostentation. Juif et chrétien, musulman et parsi, c'est pour lui tout un.

sittah. Et un tel homme...

saladin. Comment se fait-il donc que je n'aie jamais entendu parler de cet homme?

sittah. Ne prêterait pas à Saladin? A Saladin, qui n'a besoin d'argent que pour les autres et non pour lui.

al-hafi. Voici où vous le trouverez de la même étoffe que les juifs, que les juifs les plus vulgaires... Croyez-moi donc!.. Il est aussi jaloux, aussi envieux que vous du plaisir de donner. Chaque Dieu vous le rende! qui se prononce dans le monde, il vous l'attire à lui seul. Et c'est précisément pour pouvoir donner en tout temps qu'il ne prête jamais à personne. Parce que la charité est sa loi, la complaisance n'est pas pour cela considérée par lui comme une loi : aussi la charité le rend-elle le compère le moins complaisant de l'univers. En vérité, depuis quelque temps, je ne suis pas en trop bons termes avec lui : qu'il ne vous semble pourtant point que je ne lui rende pas justice. Il est bon en tout, excepté en cela, excepté en cela seul vraiment. Je vais à l'instant aller frapper à d'autres portes... Je viens de me souvenir d'un Maure, qui est riche et avare... J'y vais, j'y vais.

sittah. Où cours-tu, Al-Hafi?

saladin. Laisse-le ! Laisse-le !

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