‹ Théâtre complet de G. E. Lessing (volume 2)Chapitre 20 sur 138 · SCÈNE VII NATHAN, le Templier · texte numérisé non relu

SCÈNE VII NATHAN, le Templier

le templier. Vous ne le connaissez pas encore personnellement?

nathan. Saladin? Pas encore. Je n'ai évité, ni tenté de le connaître. La voix publique proclamait tant de bien de lui, que j'ai mieux aimé croire que de voir. Cependant à présent, il en est autrement : en épargnant votre vie, il a...

le templier. Oui, il est de toute vérité que la vie dont je jouis est un don de lui.

nathan. Par là, il m'a fait don, deux fois, trois fois, de la vie. Cela a tout changé entre nous; cela m'a d'un seul coup attaché, par un lien éternel, à son service. A peine, à peine puis-je maintenant attendre ses premiers ordres. Je suis prêt à tout; je suis prêt à lui avouer que c'est à cause de vous.

le templier. Je n'ai pas encore pu moi-même le remercier, quoique souvent je me sois trouvé sur son passage. L'impression que j'ai faite sur lui, fut aussi prompte à s'évanouir qu'à se produire. Qui sait s'il se souvient de moi le moins du monde? Et cependant il faudra qu'une fois au moins il se souvienne de moi, pour décider tout à fait de mon sort. Il ne suffit pas que j'existe encore par son ordre; il faut maintenant qu'il me prescrive de quelle manière je dois vivre.

nathan. Oui, et j'en veux d'autant moins tarder. 11 s,e peut que, sur un mot, l'occasion se présente pour

moi de parler de vous... Permettez, j'y cours... Quand vous verrons-nous chez nous?

le templier. Aussitôt que je l'oserai.

nathan. Aussitôt que vous le voudrez.

le templier. Dès aujourd'hui.

nathan. Et votre nom? Oserais-je vous le demander?

le templier. Mon nom était... est Curd de Stauffen... Curd.

nathan. De Stauffen?... Stauffen?... Stauffen?...

le templier. Pourquoi cela vous surprend-il?

nathan. De Stauffen ?... Plusieurs de cette famille sont déjà...

le templier. Oh, oui ! Plusieurs de la famille sont venus ici, et y ont laissé leurs ossements... Mon oncle même... mon père, veux-je dire... mais pourquoi votre regard se fixe-t-il de plus en plus sur moi?

nathan. Oh! pour rien, pour rien! Je ne puis me rassasier de vous voir.

le templier. Aussi, je me retire tout de suite. L'œil de l'observateur rencontre quelquefois plus qu'il ne désirerait rencontrer. Je le redoute, Nathan. Laissons le temps et non la curiosité former peu à peu notre connaissance. (Il s'en va.)

nathan (le suivant des yeux avec étonnemenf) . « L'œil de l'observateur rencontre quelquefois plus qu'il ne désirerait rencontrer. » — On dirait qu'il a lu dans mon âme ! — Vraiment oui ; cela pourrait aussi m'arriver. Non seulement c'est la taille de Wolf, la démarche de Wolf, mais c'est aussi sa voix. C'est comme cela, tout à fait comme cela, que Wolf penchait la tête;, comme cela que Wolf portait son épée sous son bras ; comme cela que Wolf passait la main sur ses paupières, comme pour éteindre le feu de son regard... Combien peut sommeiller de temps . une image profondément gravée en nous, jusqu'à ce qu'un mot, un son la réveille !... De Stauffen!... C'est cela, c'est cela : Filneck et Stauffen... J'en saurai bientôt davantage, bientôt. Mais d'abord, chez Saladin ! . . . Comment ? Daya n'est - elle pas là qui me guette?... Eh bien, approche, Daya.

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