‹ Théâtre complet de G. E. Lessing (volume 2)Chapitre 58 sur 138 · SCÈNE VII SARA. MELLEFONT · texte numérisé non relu

SCÈNE VII SARA. MELLEFONT

mellefont. Vous êtes faible, ma chère miss. Veuillez vous asseoir.

saea. {Elle s'assied.) Je vous dérange de bien bonne heure ; et vous me pardonnerez de recommencer mes plaintes dès le matin.

mellefont. Très chère miss, vous voulez dire que vous ne pouvez me pardonner d'avoir laissé passer encore un lever du soleil, sans avoir mis fin à vos plaintes.

saea. Qu'est-ce que je ne vous pardonnerais pas? Vous savez ce que je vous ai déjà pardonné. Mais voici la neuvième semaine. Mellefont, la neuvième semaine qui commence aujourd'hui, et que cette misérable maison me voit toujours sur le même pied qu'au premier jour.

mellefont. Ainsi, vous doutez de mon amour?

sara. Moi, douter de votre amour? Non, je sens trop mon malheur, je le sens trop, pour m'enlever moi-même cette seule et dernière espérance de le voir s'adoucir.

mellefont. Comment donc ma très chère nii^

peut-elle concevoir de l'inquiétude , à l'occasion de la remise d'une cérémonie?

saea. Ah! Mellefont, pourquoi faut-il que j'aie une autre idée de cette cérémonie ! Mais vous suspectez toujours la manière de penser des femmes. Je m'imagine que c'est là une obéissance plus intime au ciel. En vain ai-je longuement hier soir essayé de me conformer à vos idées, et de chasser de ma poitrine le doute que vous avez déjà pris plus d'une fois pour de la défiance. J'ai combattu avec moi-même, et j'ai réussi à étourdir mon intelligence; mais mon cœur et mes sensations intimes ont tout d'un coup réduit en monceaux l'édifice à grand'peine élevé de mes résolutions. Au milieu de mon sommeil, des voix vengeresses me réveillèrent, auxquelles mon imagination s'unissait pour me torturer. Quelles images ; quelles images horribles bondissaient autour de moi ! Je voudrais bien croire que ce fut un rêve. . .

mellefont. Comment? Ma sage Sara pourrait- elle croire que ce fût autre chose? Rêve, chère miss, rêve... Combien l'homme est malheureux ! Son créateur n'a-t-il point, dans l'empire de la réalité, trouvé assez de tourments pour lui? Faut-il que pour les augmenter, il ait créé encore en lui le royaume plus vaste des songes.

saea. N'accusez pas le Ciel! Il a laissé les songes en notre pouvoir. Les songes se règlent sur nos actes, et quand ces actes sont conformes au devoir et à la vertu, alors les songes qui les accompagnent servent à augmenter notre repos et notre joie. Rien qu'une seule chose, rien qu'une bénédiction qui descende sur nous d'un messager de paix, au nom de l'éternelle Bonté, et mon imagination dérangée se guérira. Hésitez-vous encore à faire quelques jours plus tôt, par amour pour moi, ce que vous avez l'intention de faire? Ayez pitié de moi, et réfléchissez que, lors même que vous ne m'affranchiriez par là que des tourments de l'imagination , ces tourments imaginaires n'en sont pas moins des tourments , et pour ceux qui les ressentent de véritables tortures... Ah! que ne puis-je vous rendre, en les ra-

contant, les frayeurs de la nuit précédente, d'une manière de moitié aussi vive que je les ai ressenties!... Lassée par mes pleurs et mes plaintes , accablée par mes préoccupations, je m'étendis, les paupières à demi closes, sur mon lit. La nature avait besoin de se refaire un peu pour préparer de nouvelles larmes. Mais je ne dormais pas encore tout à fait, quand je me vis tout à coup sur le pic du plus horrible rocher. Vous passâtes là devant moi, et je vous suivis avec angoisse en chancelant . relevée de temps en temps par un regard que vous jetiez en arrière. Bientôt j'entendis derrière moi un appel amical, qui me commanda de rester immobile. C'était la voix de mon père... Pauvre malheureuse que je suis ! Puis-je donc rien oublier de lui? Hélas ! quand sa mémoire lui rend de si cruels services, quand lui non plus ne peut m'oublier !... Mais il m'a oubliée. Consolation ! Cruelle consolation pour sa Sara!... Écoutez, Mellefont ; au moment que je voulais me retourner du côté de cette voix connue, mon pied glissa; je chancelai et j'allais tomber dans l'abîme, quand, à temps encore, je me sentis retenir par une personne qui me ressemblait. Et déjà je voulais lui exprimer ma plus ardente reconnaissance, lorsqu'elle tira de son sein un poignard. Elle leva sa main armée de ce poignard... et, hélas! je me suis éveillée sur le coup. En me réveillant, je sentais .encore tout ce que peut avoir de douloureux un coup mortel ; sans éprouver ce qu'il doit avoir d'agréable : l'espoir de voir finir nos tourments avec notre vie.

mellefont. xVh ! très chère Sara, je vous promets la fin de vos tourments, sans la fin de votre vie. qui serait aussi la fin de la mienne. Oubliez l'horrible tissu d'un rêve insensé.

sara. La force d'oublier, c'est de vous que je l'attends. Que ce soit l'amour ou la séduction, que ce soit le bonheur ou le malheur qui m'ait jetée dans vos bras ; je suis à vous dans mon cœur et pour toujours. Mais je ne suis pas encore à vous aux yeux de ce juge-là, qui a menacé de punir les moindres manquements à sa loi...

mellefont. Que le châtiment retombe donc tout entier sur moi !

saea. Qu'est-ce qui pourrait tomber sur vous sans m'atteindre?... Mais n'interprétez pas à faux ma pressante supplication. Une autre femme, qui, par un semblable faux pas, aurait sacrifié son honneur, ne tenterait peut-être que d'en récupérer une partie par un lien inviolable. Moi, Mellefont, ce n'est point à cela que je songe, parce que je n'ai besoin d'aucun autre honneur au monde que de l'honneur de vous aimer. C'est pour moi-même et non pour le monde, pour moi seule que je veux être liée à vous. Et quand je le serai, j'aimerai à prendre sur moi la honte de faire comme si je ne l'étais pas. Vous ne me reconnaîtrez pas hautement pour votre épouse, si vous ne le voulez pas; vous me donnerez la position que vous voudrez ; et ce mariage, j'en veux être éternellement indigne, s'il pouvait me venir à la pensée d'en tirer un autre profit que le repos de ma conscience.

mellefont. Arrêtez, miss, ou vous me ferez mourir sous vos yeux. Misérable que je suis, de n'avoir pas le cœur de vous rendre encore plus malheureuse ! . . . Songez que c'est mon affaire de voir plus loin pour nous, et qu'il me faut, en ce moment, rester sourd à vos plaintes, parce que je ne veux pas , pendant toute la suite de votre vie, vous donner lieu de vous plaindre d'une manière plus douloureuse encore. Avez-vous donc oublié ce que je vous aisouvent exposé déjà pour ma justification?

saea. Je n'ai rien oublié, Mellefont. Vous voulez auparavant sauver certain héritage. — Vous voulez avant tout sauver des biens temporels, et de cette façon peut-être me faire délaisser pour toujours les biens éternels.

mellefont. Ah! Sara, si vous pouviez autant compter sur les biens temporels, que sur les biens éternels dus à vos vertus !

saea. A mes vertus? N'employez pas ce mot... Il était doux jadis pour moi, mais maintenant il résonne à mon oreille comme un éclat terrible du tonnerre.

mellefont. Comment? Pour être vertueux, faut-il

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n'avoir commis aucune faute ? Si une seule faute a des conséquences assez malheureuses pour annihiler une longue suite d'années d'innocence , alors il n'y a pas d'hommes vertueux, alors la vertu est un fantôme qui se dissipe dans l'air au moment où on croit le mieux le serrer dans ses bras ; alors il n'y a pas de sage proportion entre nos devoirs et nos forces ; alors le désir de nous pouvoir punir a été le premier but de notre existence; alors... Je m'effraie de toutes les horribles conclusions où doit vous entraîner votre faiblesse d'esprit. Non, miss, vous êtes encore la vertueuse Sara, que vous étiez, avant d'avoir eu le malheur de me connaître. Si vous êtes si cruelle pour vous, avec quels yeux ne devezvous pas me considérer, moi !

saea. Avec les yeux de l'amour, Mellefont.

mellefont. Alors, par cet amour, par ce généreux amour, qui passe par dessus toute mon indignité, je vous en conjure, je vous en conjure à genoux : tranquillisez-vous. Quelques jours seulement encore de patience.

s ara. Quelques jours ! quand un jour me paraît déjà si long.

mellefont. Maudit héritage! maudite déraison d'un cousin moribond, qui n'a voulu me laisser sa fortune qu'à la condition de donner ma main à une parente qui me hait tout autant que je la hais moi-même. Que tout le malheur, que toute la faute où nous entraîne votre contrainte retombent sur vous, tyran inhumain de nos libres inclinations!... Et si encore je pouvais me passer de ce mariage injurieux! Tout le temps que mon patrimoine a suffi à mon entretien, j'en ai constamment fait mépris, et je n'ai pas jugé que ce mariage méritât un seul mot d'explication. Mais à présent, à présent que je voudrais posséder tous les trésors de l'univers pour les déposer aux pieds de ma Sara; à présent que je dois au moins songer à la faire briller dans le monde, à sa place; à présent, il me faut avoir recours à cet héritage.

3 a b a . Qui finalement vous fera peut-être encore défaut .

mellefont. Vous mettez toujours les choses au pis... Non, la femme en question n'est pas éloignée d'une certaine sorte d'arrangement. Il faut partager la fortune, et pour ne pas jouir de cette fortune tout entière avec moi, elle se contentera de me vendre pour la moitié de cette fortune ma liberté. J'attends à toute heure les dernières nouvelles de cette affaire, dont le retardement a seul tant prolongé notre séjour ici. Aussitôt que nous les aurons reçues , nous ne nous arrêterons pas un moment de plus dans ces lieux. A l'instant, très chère miss, nous partirons pour la France, où vous trouverez de nouveaux amis qui, dès maintenant, se font une joie de vous voir et de vous aimer. Et ces nouveaux amis seront les témoins de notre mariage...

sara. Ils seront les témoins de notre mariage?... Cruel! Ce mariage n'aura donc pas lieu dans ma patrie? Il me faudra donc abandonner ma patrie en criminelle? Et vous croyez que j'aurai le courage de me confier à la mer, en criminelle? Celui de qui le c - ur est plus calme ou plus endurci que le mien, celui-là seul, peut voir avec indifférence entre lui et sa perte une simple planche mouvante. Chaque lame qui battrait notre vaisseau me semblerait le glas de la mort ; chaque coup de vent qui m'éloignerait en mugissant des baisers de mon père me semblerait une malédiction, et la plus petite tempête me semblerait la mort expiatrice préparée pour ma tête... Non, Mellefont, vous ne pousserez pas à ce point contre moi la barbarie. Si je vis encore lorsque votre accommodement sera terminé, cela ne vous coûtera qu'un jour de plus de séjour ici. Et ce jour sera pour moi le jour d'oubli de toutes les heures d'angoisses passées ici dans les larmes. Ce sera le jour heureux... Ah! quand donc arrivera-t-il ?

mellefont. Mais vous ne réfléchissez pas, miss, qu'ici notre mariage manquera de cette solennité que nous nous devons de lui donner?

sara. Un lien sacré n'en devient pas plus fort par la solennité.

m MISS SARA SAMPSON

MELLEFONT. Mai S...

saea. Vous me surprenez. Vous ne voulez cependant pas persister clans un prétexte aussi frivole? 0 Mellefont! Mellefont! Si je ne m'étais pas fait une loi des plus inébranlables, de ne jamais douter de la sincérité de votre amour, cette circonstance... Mais c'en est déjà trop; il pourrait sembler qu'en ce moment même j'en doute...

mellefont. Le premier instant de doute de votre part, miss, serait le dernier de ma vie. Ah ! en quoi ai-je mérité que vous me laissiez entrevoir, même la possibilité d'un doute? Il est vrai que je n'ai pu encore supporter l'idée de vous avouer de mes précédentes extravagances, qui ne me font pas beaucoup d'honneur ; mais cet aveu réveillera votre confiance. Une drôlesse, nommée Marwood, m'avait pris dans ses filets, et j'avais cru ressentir pour elle, ce que l'on considère si souvent comme de l'amour et ce qui en est si rarement. Je porterais encore ses horribles chaînes, si le Ciel n'avait eu pitié de moi, le Ciel qui ne trouva peut-être pas mon cœur trop indigne de brûler de flammes plus pures. Vous voir, très chère Sara, vous voir et oublier toutes les Marwood du monde, ce fut tout un. Mais combien j'eus de peine à me tirer de telles mains! J'avais fait commerce avec le vice, et vous connaissez trop peu le vice pour...

sara. Ne songeons plus à cela...

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