‹ Théâtre complet de G. E. LessingChapitre 27 sur 114 · SCÈNE IV Le votageub, CHRISTOPHE · texte numérisé non relu

SCÈNE IV Le votageub, CHRISTOPHE

le voyageur. Faut-il donc toujours vous chercher une heure, quand on a besoin de vous?

Christophe. Vous plaisantez, monsieur. N'est-il pas vrai que je ne puis pas être clans plus d'un seul lieu à la fois? Est-ce ma faute, si vous ne m'avez pas cherché dans ce lieu? Certainement, vous me trouvez toujours où je suis.

le voyageur. En vérité? Vous titubez? Alors je comprends pourquoi vous avez tant d'esprit. Faut-il que vous vous enivriez de si grand matin ?

Christophe. Vous parlez d'ivresse, et j'ai à peine commencé à boire. Une paire de bouteilles de bon vin de pays, une paire de verres d'eau-de-vie, et un pain blanc, voilà, aussi vrai que je suis un honnête homme, le peu que j'ai pris. Je suis encore tout à fait à jeun.

le voyageur. Oh! cela se voit. Et je vous conseille, en ami, de redoubler la dose.

Christophe. Le conseil est excellent. Je ne manquerai pas de le considérer comme une règle de conduite. Je m'en vais, et vous verrez combien je sais être obéissant.

le voyageur. Ne faites pas le fou. Au lieu de cela, allez seller les chevaux et faire les bagages. Je partirai avant midi.

Christophe. Si c'est par plaisanterie que vous m'avez conseillé de prendre un double déjeuner, comment m'imaginer que maintenant vous parlez sérieusement? Vous semblez aujourd'hui vouloir vous égayer de moi. Est-ce par hasard la jeune demoiselle qui vous met en si belle humeur? Oh ! c'est une charmante enfant... Il ne lui manque qu'un peu d'âge, qu'un tout peu d'âge. N'est-ce pas, monsieur, que la femme ne À pas à point pour un certain voyage?...

le voyageur. Allez et faites ce que je vous ai ordonné.

Christophe . Vous devenez sérieux. Je n'en attendrai pas moins que vous me l'ordonniez une troisième fois. Le point est très important. Vous pourriez agir avec précipitation. Et j'ai toujours eu l'habitude d'accorder à mon maître le temps de la réflexion. Réfléchissez bien : quitter de si bonne heure un lieu où l'on nous a presque apportés en triomphe? Nous n'y sommes venus qu'hier. Nous avons rendu un service exceptionnel au maître, et à peine avons-nous pris chez lui un déjeuner et un souper.

le voyagbue. Votre grossièreté est intolérable. Quand on se résoud à servir, on devrait s'habituer à faire moins d'embarras.

Christophe. Bien, monsieur! vous commencez à moraliser : ce qui veut dire que vous êtes en colère. Calmez-vous, je m'en vais.

le voyageur. Il faut que vous soyez accoutumé à peu réfléchir. Ce que nous avons fait pour ce monsieur perdrait le nom de bonne action, si nous paraissions en attendre la moindre récompense. Je n'aurais pas même dû me laisser amener ici. Le plaisir d'avoir secouru à l'improviste un inconnu, est en soi-même déjà si grand! Et cet inconnu nous aurait accompagnés de plus de bénédictions qu'il ne nous prodigue aujourd'hui de paroles exagérées de reconnaissance. Celui qu'on met dans l'obligation de remercier longuement et à grands frais, celui-là nous rend un contreservice qui lui coûte peut-être plus à lui qu'à nous notre bienfait. La plupart des hommes sont trop corrompus pour que la présence d'un bienfaiteur ne leur doive pas être fort à charge. Cette présence semble humilier leur fierté...

Christophe. Votre philosophie, monsieur, vous fait perdre le souffle. Bien. Vous allez voir que je suis aussi généreux que vous. Je m'en vais : dans un quart d'heure vous pourrez monter à cheval.

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