‹ Théâtre complet de G. E. LessingChapitre 46 sur 114 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

LÉANDRE, STALÉNO

staléno. Eh! Léandre, si jeune, as-tu déjà jeté tes vues sur une jeune fille?

léandre. C'est précisément là ce qu'aimera la jeune fille, que je sois jeune. Et comment donc, si jeune? Si j'avais le double de mon âge, je pourrais avoir déjà des enfants aussi âgés que je le suis.

staléno. Et dois-je demander pour toi la jeune fille?

léandre. Oui, monsieur mon cher tuteur, si vous aviez cette bonté.

staléno. Monsieur mon cher tuteur, il y a longtemps que je n'avais entendu un tel mot. Si vous aviez cette bonté ! Comme on devient poli aussitôt qu'on est amoureux!... Mais quelle est cette jeune fille? C'est ce que tu ne m'as pas encore dit.

léandre. Une très jolie jeune fille.

staléno. A- 1- elle de l'argent? Quelle est sa dot !

léandre. Elle est la beauté même, et en outre, innocente... aussi innocente que moi.

staléno. Parle- t-el le déjà, elle aussi, des enfants qu'elle pourrait avoir?... Mais dis-moi quelle est sa dot?

léandre. Si vous la voyiez, vous en tomberiez vous-

même amoureux. Un visage, rond, plein, mais qui n'a plus rien d'enfantin... une taille de roseau...

staléno. Et quelle est sa dot?

léandre. Une taille de roseau. Et puis, ni trop maigre, ni trop grasse. Vous savez bien, monsieur mon tuteur, que, pour qu'une femme soit belle, il faut qu'elle ne soit ni l'un ni l'autre.

staléno. Et quelle est sa dot?

léandre. Sa démarche, ah! sa démarche! très cher monsieur Staléno... Et je vous assure qu'elle n'a pas appris à danser ; cela lui est venu naturellement .

staléno. Et quelle est sa dot?

lé andre. Quand même son visage ne serait pas aussi beau qu'il l'est, ses manières suffiraient pour vous la faire regarder comme la personne la plus agréable qu'il y ait sous le soleil. Je ne trouve pas de comparaison pour vous la représenter.

staléno. Mais, écoute-moi donc! Je te parle de sa dot : quelle est sa dot?

léandre. Et causer... elle sait causer comme un ange...

staléno. Quelle est sa dot?

léandre. Vous auriez bien de la peine à trouver plus d'intelligence et de vertu chez aucune personne de son sexe que chez elle.

staléno. Bon, tout cela est bon! Mais quelle est sa dot?

léandre. En outre, elle est de bonne famille, monsieur mon tuteur ; de très bonne famille.

staléno. Les meilleures familles ne sont pas toujours les plus riches. Quelle est sa dot?

léandde. J'ai encore oublié de vous dire qu'elle chante à ravir.

staléno. Du diable ! Ne me laisse donc pas te demander cent fois la même chose. Je veux avant tout savoir quelle est sa dot...

léandre. Vraiment ! Ce n'est qu'hier soir que je l'ai entendue chanter pour îa première fois. Quel charme!

staléno. Ah ! ne prends pas ton tuteur pour un fou.

Si tu ne veux pas répondre : va-t'en, et laisse-moi passer mon chemin.

léandee. Vous faites le méchant; monsieur mon très cher tuteur. J'allais à l'instant même répondre à votre demande.

staléno. Eh bien, fais-le.

léandee. Qu'est-ce que vous me demandiez? Oui, je m'en souviens : vous me demandiez si elle serait une incomparable maîtresse de maison. Je suis sûr qu'elle épargnera tous les ans, à son mari, des mille et des cents.

staléno. Ce serait déjà quelque chose : mais ce n'était pas là non plus ce que je te demandais. Je demandais... ne comprends-tu pas le français?... si elle est riche, si elle recevra une bonne dot.

léandee. {Triste me nt.) Une dot?

staléno. Oui, une dot. Je gage que mon jeune drôle ne s'en est pas encore inquiété. Oh ! jeunesse ! jeunesse ! Faut-il que la jeunesse inconsidérée s'inquiète aussi peu des choses les plus absolument indispensables!... Eh bien, si tu ne sais pas encore quelle est la dot de ta jeune fille, va et informes-toi d'abord. Nous reparlerons ensuite de l'affaire.

léandee. Nous pouvons en parler tout de suite, si cela ne vous déplaît pas. Je n'ai pas été assez inconsidéré pour ne pas m'en informer sur-le-champ complètement...

staléno. Alors tu sais quelle est sa dot?

léandee. A un cheveu près.

staléno. De combien est-elle?

léandee. Elle n'est pas trop considérable...

staléno. Eh! qui en demande une de trop considérable? Il faut être raisonnable. Tu as déjà toi-même assez d'argent.

léandee. Oh! vous êtes un excellent homme, monsieur mon tuteur. Il est vrai que je suis assez riche pour passer sur ce point.

staléno. Cela fait-il bien la moitié de ta fortune, la dot de la jeune fille?

lé andre. La moitié? Non.

staléno. Le tiers?

LÉANDRE. Non plus.

staléno. Le quart donc?

lé andre. Difficilement.

staléno. Eh bien? Le huitième au moins? Ce serait alors une couple de mille petits écus, qui ne feront guère long feu, au commencement d'un ménage.

léandre. Je vous ai déjà dit que ce n'est pas beaucoup, pas beaucoup du tout.

staléno. Mais, pas beaucoup, c'est pourtant quelque chose. Combien donc?

léandre. Peu, monsieur mon tuteur.

staléno. Combien donc?

léandre. Peu... Yous savez vous-même ce qu'on appelle peu.

staléno. Accouche donc. L'enfant a bien un nom. Explique ce peu en chiffres connus.

léandre. Ce peu, monsieur Staléno, ce peu n'est... n'est rien du tout.

staléno. Rien du tout? Eh bien, tu as raison : rien du tout, c'est assez peu. Mais sérieusement, Léandre, ne rougis-tu pas de faire une telle folie, que de jeter tes vues sur une jeune fille qui n'a rien.

léandre. Que dites-vous? Elle n'a rien? Elle a tout ce qui compose une femme accomplie : il n'y a que de l'argent qu'elle n'ait pas.

staléno. C'est à dire qu'elle aurait tout ce qui pourrait faire une femme accomplie, si elle avait encore ce qui fait une femme accomplie... Silence là-dessus! Je dois juger mieux que toi de ce qui te convient... Mais peut -on savoir quelle est cette aimable, gracieuse pauvresse? Comment s'appelle-t-elle?

léandre. Vous êtes dans l'erreur, monsieur Staléno. Si la richesse suivait le mérite, nous serions tous pauvres, et cette pauvresse serait seule riche.

staléno. Alors dis-moi son nom, afin que je puisse l'appeler autrement.

léandre. Camille.

staléno. Camille? Ce n'est pourtant pas la sœur du débauché Lélio?

léandee. Pardon. Son père est le plus honnête homme du monde.

staléno. Est ou a été. Il y a neuf ans maintenant qu'il est parti d'ici ; et, depuis quatre ans déjà, l'on n'a plus de lui la moindre nouvelle. Qui sait où il pourrit, le bon Anselme ! Cela vaut autant pour lui. Car s'il devait revenir et voir la position de sa famille, il en mourrait de chagrin.

léandee. L'auriez-vous connu?

staléno. Evidemment. C'était mon ami intime

léandee. Et vous voulez être si cruel à l'égard de sa fille? Vous voulez vous opposer à ce que je la remette dans une position digne d'elle ?

staléno. Léandre, si tu étais mon fils, je n'aurais pas un mot à dire à rencontre : mais tu n'es que mon pupille. Ton inclination pourrait s'altérer avec les années, et, si tu avais ensuite assez de ce beau visage, auquel manque son meilleur soutien, toute la faute en retomberait sur moi.

léandee. Comment? Mon inclination s'altérer? Moi, cesser d'aimer Camille? Moi...

staléno. Attends jusqu'à ce que tu sois ton maître ; et tu feras alors ce que tu voudras. Oui, si la jeune fille était encore dans la position où son père l'avait laissée: si son frère n'avait tout dissipé ; si le vieux Philto, auquel Anselme avait confié la surveillance de ses enfants, n'avait pas été un vieux trompeur; certainement, j'aurais voulu faire mon possible pour qu'aucun autre que toi n'eût Camille. Mais, comme cela n'est pas, je n'y puis rien. Rentre à la maison.

léandee. Mais, mon très cher monsieur Staléno.

staléno. Tes flatteries sont frais inutiles. Ce qui est dit, est dit. J'allais précisément chez le vieux Philto qui du reste est mon bon ami, lui dire son fait sur sa conduite à l'égard de Lélio. Il vient d'acheter à ce gars débauché sa maison, la dernière qu'eussent encore les pauvres gens. C'est trop fort! c'est inexcusable... Va,

Léandre, ne me retiens pas plus longtemps. En tous cas nous pourrons reparler de cela chez nous.

léandee. Je m'en vais, avec l'espérance que vous viendrez à de meilleures intentions. Revenez-vous bientôt ?

staléxo. Bientôt.

Page 1