SCÈNE IX ANSELME, un poetefaix, MASCARILLE
axselme. Dieu soit loué ! Je revois enfin ma maison, ma chère maison.
mascaeille. Sa maison ?
Anselme. (Au portefaix.) Place le coffre ici à terre, mon ami. Je le ferai porter à l'intérieur... Je t'ai payé?...
le poetefaix. Oh ! oui, monsieur, oh! oui... Mais... sans doute vous avez beaucoup de plaisir, beaucoup de joie d'être de retour -chez vous?
Anselme. Oui, assurément.
le portefaix. J'ai connu des gens qui, lorsqu'ils avaient beaucoup de joie, en donnaient un peu de leur reste aux pauvres diables... Vous m'avez payé, monsieur, vous m'avez payé.
Anselme. Allons, je vais aussi t'en donner de mon reste.
le portefaix. Eh! eh! je suis heureux de ne pas m'être trompé ; je vous avais tout de suite jugé comme un homme généreux. Oh ! je m'y connais. Dieu vous le rende ! (Il s'en va.)
anselme. Personne ne sort de chez moi; il faut frapper.
mascarille. Cet homme se trompe évidemment.
anselme. On dirait que toute la maison est morte. Dieu me garde !
mascarille. (Rapprochant de lui.) Monsieur!... Vous pardonnerez... je vous demande pardon... (Bondissant en arrière.) Tonnerre ! Je devrais connaître ce visage.
anselme. Dieu vous pardonne d'avoir perdu le sens !...
mascarille. Que vouliez-vous?
anselme. Eh bien! Pourquoi tournez-vous donc autour de moi ?
mascarille. Je voulais...
anselme. Peut-être examiner comment arriver au mieux à ma bourse ?
mascarille. Je me trompe, si c'était lui, il me reconnaîtrait certes aussi. Je suis curieux, monsieur, mais ma curiosité n'a rien d'impoli, et je vous demande très humblement... ce que vous avez à chercher dans cette maison.
anselme. Mon garçon!... Mais voilà seulement que je te regarde. Mas...
mascarille. Monsieur An...
anselme. Masca...
mascarille . Ansel. . .
Anselme . Mascarille . . .
mascaeille. Monsieur Anselme...
axselme. Est-ce donc toi?
mascaeille. Oui, c'est moi, c'est sûr. Mais vous...
anselme. Il n'y a rien d'étonnant à ce que tu doutes que ce soit moi.
mascaeille. Est-ce possible! Ah! non certes!... Monsieur Anselme est parti depuis neuf ans, et ce serait un miracle qu'il revînt précisément aujourd'hui. Pourquoi donc précisément aujourd'hui?
Anselme. Tu pourrais t'adresser tous les jours cette demande, à moins que je n'eusse pas dû revenir du tout.
mascaeille. Cela est vrai ! Eh bien ! Soyez donc mille fois le bienvenu, mais mille fois, très cher monsieur Anselme... Mais enfin ce n'est pourtant pas vous?
anselme. Si, c'est moi, apprends-moi vite si tout va bien, si mes enfants vivent encore, Lélio, Camille.
mascaeille. Oui, je n'en puis plus douter, c'est vous. — Ils vivent, ils vivent tous deux... (A part.) Si seulement c'était d'un autre qu'il pût d'abord apprendre le reste.
anselme. Dieu soit loué qu'ils vivent encore tous deux! Ils sont donc à la maison?... Vite, que je les serre dans mes vieux bras!... Suis-moi avec le coffre, Mascarille...
mascaeille. Où, monsieur Anselme, où?
anselme. A la maison.
mascaeille. Dans cette maison-ci?
anselme. Dans ma maison.
mascaeille. Impossible, si vite.. . (A part.) Que lui dire à présent?
anselme. Et pourquoi, impossible?
mascaeille. Cette maison, monsieur Anselme, est fermée...
anselme. Fermée?...
mascaeille. Oui, fermée, et, ma foi... parce que personne ne l'habite.
anselme. Personne ne l'habite? Où demeurent donc mes enfants."
mascarille. M. Lélio et mademoiselle Camille?... ils demeurent... ils demeurent dans une autre maison.
Anselme. Eh bien, tes paroles sont étranges, énigmatiques...
mascaeille. Vous ne savez donc pas ce qui s'est passé depuis peu?
Anselme. Comment le saurais-je?
mascaeille. Il est vrai que vous n'étiez pas présent, et qu'en neuf années il peut y avoir du changement. Neuf années, c'est du temps ! — Mais c'est pourtant à coup sûr quelque chose de curieux : — être absent neuf années, neuf années entières, et revenir aujourd'hui précisément! Si cela se passait dans une comédie, chacun s'écrierait : ce n'est pas vraisemblable que le vieux revienne aujourd'hui précisément. Et pourtant c'est vrai ! Il pouvait revenir précisément aujourd'hui, et aujourd'hui précisément le voilà de retour... Extraordinaire, surprenant !
Anselme. Maudit bavard, ne me fais donc pas attendre et dis-moi...
mascarille. Je vais vous dire où sont vos enfants. Mademoiselle votre fille est... chez monsieur votre fils... Et monsieur votre fils...
Anselme. Et mon fils...
mascarille. Est déménagé d'ici et demeure. . . Voyezvous là dans cette rue, la nouvelle maison du coin?... C'est là que demeure M. votre fils.
Anselme. Et pourquoi ne demeure-t-il plus ici ; ici, dans sa maison paternelle?
mascarille. Sa maison paternelle était pour lui trop grande... trop petite, trop vaste... trop exiguë.
anselme. Trop grande, trop petite, trop vaste, trop exiguë? Que chantes-tu là?
mascarille. Eh bien! Il vous dira mieux lui-même ce qu'il en est... Vous aurez appris sans doute qu'il est devenu un gros négociant?
anselme. Mon fils, un gros négociant?
mascarille. Un très gros ! Les ventes, depuis un an, voilà sa vie.
m LE TRESOR
anselme. Que dis-tu? Ainsi il aura eu besoin d'une grande maison pour ses magasins?
mascaeille. C'est cela ! c'est cela !
Anselme, Parfait! Je rapporte aussi des marchandises, de précieuses denrées des Indes.
mascaeille. Cela fera aller la vente.
Anselme. Fais vite, Mascarille, prends ce coffre sur ton dos et conduis-moi chez lui.
mascaeille. Le coffre, monsieur Anselme, est très lourd. Attendez un instant, je vais chercher un portefaix.
Anselme. Tu peux bien le porter toi-même : il n'y a dedans que mes écritures et mon linge.
mascaeille. Je me suis dernièrement cassé le bras.
axselme. Le bras? Pauvre diable! Va donc, et amène quelqu'un.
mas aetlle. (A 'part.) Bon, je puis filer. Monsieur Lélio, monsieur Lélio, qu'allez vous dire de cette nouvelle? (II s' éloigne et retient.)
Anselme. Eh bien, n'es-tu pas encore parti?
mascaeille. Je veux auparavant m'assurer encore que c'est vous.
akselme. Celles! Tu doutes encore, satané douteur !
mascaeille. (En s'en allant.) Oui, oui, c'est lui. — Neuf ans parti, et de retour aujourd'hui précisément !