‹ Théâtre complet de G. E. LessingChapitre 68 sur 114 · SCÈNE V JEAN, ADRASTE · texte numérisé non relu

SCÈNE V JEAN, ADRASTE

.jean. Est-il dehors?

adeaste. Qu'as-tu donc à me dire? Je gage que c'est peu de chose, et le vieux va s'imaginer que ce sont des affaires pendables.

jean. Peu de chose ! ... En un mot, monsieur Adraste, nous sommes perdus. Et vous pouviez demander que je le disse en présence de Lisidor?

adeaste. Perdus ! Et comment donc? Explique-toi.

jean. Qu'est -il besoin d'explication? Bref, nous sommes perdus. Mais je ne me suis jamais si peu imaginé d'avance que vous voulussiez le faire entendre à votre futur beau-père lui-même...

adeaste. Mais fais-le moi donc entendre, à moi...

jean. Vraiment, il aurait pu d'un seul coup perdre l'envie de le devenir. . . Un tel trait !

adeaste. Eh bien! quel trait donc? Combien de temps me martyriseras-tu encore?

jean. Un damné trait... Oui, oui; si le domestique n'était pas souvent plus circonspect que le maître, il se produirait souvent de jolies choses.

adeaste. Drôle...

jean. Oh! oh! Est-ce pour me remercier? Si pourtant je l'avais seulement dit, tandis que le beau-père était là. Nous aurions vu! nous aurions vu!...

adeaste. Ce que l'un ou l'autre te...

jean. Ha ! ha ! Il n'est plus de l'un ou de l'autre. Je sais certes bien que vous voulez parler du diable, et qu'il n'y en a point. J'aurais peu appris de vous, si je ne faisais pas ça... de tout l'enfer.

adeaste. Je crois que tu joues à l'esprit-fort. Un honnête homme pourrait renoncer à l'être, en voyant qu'un tel chiffonnier que toi voulût l'être aussi... Mais

je te défends maintenant de m'en dire un mot. Je sais certes que ce n'est rien.

jean. Je ne devrais pas vous le dire? Je devrais ainsi vous laisser courir à votre perte? Nous allons voir.

adeaste. Sors de devant mes yeux.

jean. Patience seulement... Vous vous rappelez peutêtre bien à peu près comment vous avez laissé vos affaires au logis?

adeaste. Je n'en veux rien savoir.

jean. Je ne vous en dis encore rien non plus... Vous vous rappelez peut-être bien à peu près la lettre de change que vous avez souscrite, il y a plus d'une année, à M. Araspe?

adeaste. Silence, je n'en veux pas entendre parler.

jean. Parce que vous voulez l'oublier sans doute? Si vous pouviez seulement le payer de cette façon!... Mais savez-vous donc aussi qu'elle est échue?

adeaste. Je sais que cela ne te regarde pas.

jean. Aussi, là-dessus me tairai-je en me mordant les lèvres... Vous pensez à coup sûr : « De là-bas la distance est bonne, et M. Araspe ne viendra pas me découvrir jusqu'ici... » Mais qu'en diriez-vous si, le sieur Araspe, je...

adeaste. Eh bien, quoi?

jean. Si je l'avais vu à l'instant descendre de la malle-poste?

adeaste. Que dis-tu ? Quelle surprise?..

jean. Pour moi aussi quand je le vis.

adeaste. Tu as vu Araspe? Araspe est ici?

jean. Monsieur, je me suis mis sur le pied de reconnaître au premier coup d'œil vos créanciers, comme les miens; oui, je les sens déjà, quand ils ne sont encore qu'à cent pas de moi.

adeaste. (Après av oir réfléchi.) Je suis perdu!

jean. C'a été mon premier mot.

adeaste. Que faire?

jean. Le mieux serait de faire nos paquet., t de filer.

adeaste. Impossible .

jean. Eh bien, alors, mettez-vous en état de p

adraste. Je ne le puis : la somme est trop forte.

jean. Oh! c'était manière de parler... Vous songez?

adraste. Mais qui sait aussi si c'est directement pour moi qu'il est venu. Il peut avoir d'autres affaires.

jean. Eh bien, alors, par la même occasion, il poussera son affaire avec vous. Nous serons donc dans tous les cas poursuivis.

adraste. Tu as raison... Ce serait à rendre enragé, lorsque je songe à tous les tours qu'une destinée injuste ne cesse de me jouer... mais contre qui est-ce que je murmure? Contre un sourd hasard? Contre un sort aveugle qui nous accable sans discernement et sans prévoyance ! Ah|! misérable vie !

jeax. Oh! laissez-moi donc ces injures contre la vie. Pour un tel rien, vous brouiller avec elle, ce serait couard !

adeaste. Alors conseille- moi donc, puisque tu considères la chose comme un rien.

•jean. Sérieusement ne trouvez-vous aucun moyen?... J'arriverai à ne plus vous regarder comme ce grand esprit pour lequel je vous ai pourtant jusqu'alors toujours pris. Vous ne voulez pas vous en aller, vous ne pouvez pas payer. Que reste-t-il donc?

adraste. Me laisser poursuivre.

jean. Oh! fi! Voici à quoi, moi, je penserais tout d'abord, quand même je pourrais payer...

adraste. Et à quoi donc !

jean. Prêter serment que vous ne devez pas.

adraste. (Avec un mépris amer.) Coquin!

jeax. Quoi? Que suis-je?Un conseil si fraternel?

adraste. Oui, un conseil fraternel que tu ne devrais donner qu'à tes frères, qu'aux gens de ton espèce.

jean. Êtes-vous Adraste ? Ne vous ai-je jamais peutêtre entendu railler le serment?

adraste. Le serment, en tant que serment, mais non en tant que simple affirmation de sa parole. Celui-ci doit être sacré pour un honnête homme, lors même qu'il n'y a ni Dieu, ni châtiment. Je rougirais à toujours d'avoir renié ma [signature, et je ne pourrais

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plus sans mépris pour moi-même, à l'avenir tracer mon nom.

jean. Superstitions sur superstitions ! Vous les avez mises dehors par une porte, et vous les laissez rentrer par l'autre.

adeaste. Silence! J'ai assez de ton infâme bavardage. Je vais à la recherche d'Araspe. Je lui ferai des représentations, je lui parlerai de mon mariage et je lui promettrai intérêts des intérêts... Peut-être le trouverai-je à la poste?

jean. Peut-être... Il y va le pauvre diable. Chez lui la langue tourne assez bien ; mais s'il lui arrive d'être dans le cas de prouver par des faits ce qu'il croit, il tremble, la vieille femme ! A la bonne heure, celui qui peut vivre aussi d'après ses convictions! Il en retire encore quelque profit. Il faudrait que je fusse à sa place. Mais voyons où il est.

FIN nu PREMIER ACTE

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