ACTE III, SCENE I
Vous estes honneste homme, et je veux bien me confier à vous comme vous vous confiez à moy. Leandre.
Quoy ! vous n'estes pas effectivement... Sganarelle.
Non, vous dis-je; ils m'ont fait médecin malgré mes dents. Je ne m'estois jamais meslé d'estre si sçavant que cela, et toutes mes estudes n'ont esté que jusqu'en sixiesme. Je ne sçaj point sur quoy cette imagination leur est venue; mais, quand j'ay veu qu'à toute force ils vouloient que je fusse médecin, je me suis résolu de l'estre aux despens de qui il appartiendra. Cependant vous ne sçauriez croire comment l'erreur s'est respanduë, et de quelle façon chacun est endiablé à me croire habile homme. On me vient chercher de tous les costez; et, si les choses vont toujours de mesme, je suis d'avis de m'en tenir toute ma vie à la médecine. Je trouve que c'est le mestier le meilleur de tous ; car, soit qu'on fasse bien, ou soit qu'on fasse mal, on est toujours payé de mesme sorte. La méchante besongne ne retombe jamais sur nostre dos, et nous taillons comme il nous plaist sur l'étofîe où nous travaillons. Un cordonnier, en faisant des souliers , ne sçauroit gâter un morceau de cuir qu'il n'en paye les pots cassez ; mais icy l'on peut gâter un homme sans qu'il en couste rien. Les beveues ne sont point pour nous, et c'est toujours la faute de celuy qui meurt. Enfin le bon de cette profession est qu'il y a parmy les morts une honnesteté, une discrétion la plus Molière. IV. 27
grande du monde, et jamais on n'en void se plaindre du médecin qui l'a tué.
Leandre.
Il est vray que les morts sont fort honnestes gens sur cette matière.
Sganarelle, voyant des hommes qui viennent vers luy.
Voila des gens qui ont la mine de me venir consulter. Allez toujours m'attendre auprès du logis de Yostre maistresse.