‹ Théâtre complet de J. RacineChapitre 187 sur 716 · SCÈNE ir · texte numérisé non relu

SCÈNE ir

NÉRON, NARCISSE

NARaSSE.

Grâces aux dieux , seigneur, Junie entre vos mains Vous assure aujourd'hui do reste des Romains. Vos ennemis , déchus de leur vaine espérance , Sont allés chez Pallas pleurer leur impuissance. Mais que Yois-je? Tons-mème, inquiet, étonné , Plus que Britannicus paraissez consterné. Que présage à mes yeux cette tristesse obscure , Et ces sombres regards errants à l'aventure.' Tout vous rit : la fortune obât à yos vœux.

NÉRON

Narcisse , c'en est fait , Néron est amoureux .

NARQSSB.

Vous?

NÉRON

Depuis un moment, mais pour toute ma vie. J'aime, qnedts-je, aimer? j'idolâtre Junie.

NARaSSE.

Vous l'aimez?

NÉRON

Excité d'un désir curieux , Cette nuit je l'ai vue arriver en ces lieux ,

Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de tarmcs. Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes ; Belle sans ornement, dans le simple appareiJ D*une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil. Que veux-tu? Je ne sais si cette négligence , Les ombres, les flambeaux, les cris, et le silence. Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs^ Rdevaient de ses yeux les timides douceurs : Quoi qu'il en soit , ravi d'une si belle vue , J'ai voulu lui parler, et ma voix s'est perdue : Immobile, saisi d'un long étomiement.

Je l'ai laissé passer dans son appartement. J'ai passé dans le mien. C'est là que , solitaire , De son image en vain j'ai voulu me distraire. Trop présjente à mes yeux , je croyais lui parler : J'aimais jusqu'à ses pleurs que je faisais couler. Quelquefois , mais trop tard , je lui demandais grâce ; J'employais les soupirs , et même la menace. Voilà oomhie , occupé de mon nouvel amour. Mes yeux sans se fermer ont attendu le jour. Mais je m'en fliis peut-être une trop belle image ; Elle m'est apparue avec trop d'avantage : Narcisse, qu'en dis-tu?

NAnassE.

Quoi, seigneur! croira-t-<iu Qu'elle ait pu si longtemps se cachera Néron?

NâRON.

Tu le sais bien , Narcisse. Et , soit que sa colère M'imputât le malheur qui lui ravit son firère ; Soit que son cœur, jaloux d'une austère fierté , Enviftt à nos yeux sa naissante beauté ; Fidèle à sa douleur, et dans l'ombre enfermée , Elle se dérobait même à sa renommée.

Et c'est cette vertu , si nouvéDe àlâ cour, Dont la persévérance irrite mon amour.

Quoi , Narcisse ! tandis qu'fl n'est point de Romaine Que mon amour n'honore et ne rende pins vaine , Qui , dès qu'à ses regards elle osç se fier, Sur le cceur de César ne les vienne essayer, Seule , dans son palais, la modeste Junie Regarde leurs honneurs comme une ignominie,

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Fuit , et ne daigne pas peut^tre s'iiiCormer Si César est aimable, ou bien s'il sait aimer ! Ois-moi, Britannlcus Taime-t-il?

NARCISSE

Quoi! s'ilTatiite, Seigneur?

inÊRON.

Si jeune encor, se oonoattjl lui-même?

D*iin regard enchanteur connalt-U le pc^sou?

NARCISSE

Seigneur, Tamour toujours n'attend pas la raison.

N'en doutez point, il l'aime. Instruits par tant de charmes ,

Ses yeux sont déjà faits à l'usage des larmes ;

A ses moindres désirs il sait s'accommoder ;

Et peut-être déjà sait-il persuader.

NÉRON

Que dis-tu? Sur son cœur il aurait quelque empire?

NARaSSE.

Je ne ssus. Mais , seigneur, ce que je puis tous dire ,

Je l'ai TU qudquefois s'arracher de ces lieux ,

Le cœur plein d'un courroux qu'il cachait à vos yeux ,

D'une cour qui le fuit pleurant l'ingratitude ,

Las de Totre grandair et de sa servitude ,

Entre l'impatience et la crainte flottant ;

U allait voir Junie , et revenait content.

NÉRON

D*autant plus malheureux qu'il aura su lui plaire , Narcisse, il doit plutôt souhaiter sa colère : Néron impunément ne sera pas j^oux.

NARCISSE

Vous? Et de quoi , seigneur, vous inquiétez- vous? 3unîe a pu le plaindre et partager ses peines ; KSlen'a vu couler de larmes que les siennes : .^lais aiijmird'hui , seigneur, que ses yeux dessillés , Regardant de plus près l'édat dont vous brillez , Verront autour de vous les rois sans diadème , likcoimus dans la foule , et son amant lui-même , Attachés sur vos yeux , s'honorer d'un regard Que TOUS aurez sur eux fait tomber au hasanl ; Qnaod elle vous verra , de ce degré de gloire , Venir en soupirant avouer sa victoire ;

%2S URiTANNlCUS.

Matlre, n*en doutez poiot, d*an cœur déjà clianu^, Commandez qu'on vous aime, et vous serez aiiiié.

NéEON.

A combien de chagrins il laut que je m'apprête; Que d'imporlunités !

NARCISSE

Quoi donc! qui vous arrête, Seigneur?

NÉRON. V

Tout : Octavie , Agrippine , Burrhus , J Sénèque , Rome entière , et. trois ans de vertus. (^ Non que pour Octavie un r^te de tendresse M'attache à son hymen et pliure sa jeunesse : Mes yeux , depuis longtemps fatigués de ses soins , Rarement de ses pleurs daignent être témoins. Trop heureux si ÛentAt la fiiveur d'un divorce Me soulageait d'un joug qu'on m'imposa par force! liO ciel même en secret semble la condamner : Ses vœux depuis quatre ans ont beau l'importuner. Les dieux ne montrent point que sa vertu les touche D'aucun gage, Narcisse, ils n'hoïiorent sa couche; li'empire vainement demande un héritier.

NARCISSE

Que tardez- vous , seigneur, à la répudier.' J/empire , votre cœur, tout condainneOctavie. Auguste votre aïeul soupirait pour Livie : Par un double divorce ils s'unirent tous deux ; Et vous devez l'empûre à ce divorce heureux . Tibère , que l'hymen ^laça dans sa famille , Osa bien à ses yeux répudier sa fille. Vous seul , jusques ici contraûre à vos désirs , N'osez par un divorce assurer vos plaisirs !

NÉRON

Et ne connais- tu pas l'implacable Agrippine?

Mon amour inquiet déjà se l'imagino

Qui m'amène Octavie, et d'un œil enflammé

Atteste les saints droite d'un nœud qu'elle a fomié,

Kt , portant à mon aeur des atteh^tes plus rudes ,

Me fait un long récit de mes mgratitudes.

De quel front soutenir ce (Sicheux entretien?

NARCISSE

N'êtes- vous pas, seigneur, votre mattrc et le sien?

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