‹ Théâtre complet de J. RacineChapitre 36 sur 716 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

JOCASTË, ÉTÉOCLE, POLYNICE, ANTIGOMË , HÉMON,

CRÉON

JOCASTE

Me voici donc tantôt au comble de mes vœux , Puisque déjà le ciel vous rassemble tous deux. Vous revoyez un frère , après deux ans d'absence , Dans ce même palais où vous prîtes naissance : Et moi , par un bonheur où je n*osais penser, t/un et Fautre à la fois je vous puis embrasser Commencez donc , mes Gis , cette union si chère ; Et que chacun de vous reconnaisse son frère : Tous deux dans votre frère envisagez vos traits ; Mais, pour en mieux juger, voyez-les de plus près. Surtout que le sang parie et fasse son oflice. Approchez, Étéode; avancez, Polynice...

lié quoi ! loin d'approcher, vous reculez tous deux! D'où vient ce sombre accueil et ces regards fôcheux? N'estrce point que chacun , d'une &me irrésolue , Pour saluer son frère attend qu'il le salue; Et qu'alfectant llionneur de céder le dernier, L'un ni l'antre ne vent s'embrasser le premier i^ Étrange ambition qui n'aspire qu'au crime , Où le plus furieux passe pour magnanime ! Le vainqueur doit rougir en ce combat honteux; Et les premiers vaincus sont les plus généreux. Voyons donc qui des deux aura plus de courage , Qui voudra le premier triompher de sa rage... Quoi ! vous n'en faites rien ! C'est à vous d'avancer,

ACXiS IV , SCÊiNli lU. \.i

Kt » Tenant de si loin , vous devez commencer ; Commencez , Polynice , eoibrassez voire frère; v:t montrez...

éréocLE.

Hé, madame! à quoi bon ce mystère?

Tous ces embrassements ne sont guère à propos : Qa'll parle , qu'A s'explique , et nous laisse en repos.

POLTMICB.

Quoi! faut-il davantage expliquer mes pensées? Oq les peut découvrir par les choses passées : f^a guerre , les combats , tuit de sang r^ndu , Tout cda dit assez que le trône m'est dû.

ÉTÉOCLE

Et ces mêmes combats , et cette même guerre , Ce sang qui tant de fois à fait rougir la terre. Tout cela dit assez que le trône est à moi; Et, tant que je respire , il ne peut être à toi.

POLTNICE.

Tu sais qu'injustement tu remplis cette place.

érÉOGLE.

L'injustice me platt pourvu que je t'en chasse.

POLTNICE.

Si In n'en veux sorlir, tu pourras en tomber.

ÉrÉOCLE.

Si je tombe , avec moi tu pourras succomber.

iOCASTB.

Oh dieux! que je me vois cruellement déçue!

M'avais-je tant pressé cette fatale vue ,

Que pour les désunir encor plus que jamais?

Ah mes fils! est-ce là comme on parle de paix?

Quittez, au nom des dieux , ces tragiques pensées ;

Ne renouvelez point vos discordes passées :

Vous n'êtes pas ici dans un champ inhumain^

Est<e moi qui vous noets les armes à la main?

Considérez ces lieux où vous prîtes naissance ;

Leur aspect sur vos cœurs n'a-t-fl point de puissance?

C'est id que tous deux vous reçûtes le jour ;

Tout ne vous parle ici que de paix et d'amour :

Ces princes , votre sœur, tout condamne vos haines ;

Enfin moi, qui pour tous pris toujouiis tant de peines,

Qû , pour vous réunir» immolerais... Hélasl

Ils détournent la tète, et ne m*écoatent pas! Tous deux pour s'attendrir ils ont Tftme trop dure ; Us ne connaissent plus la voix de la nature !

(à Polynice.) Et vous , que je croyais plus doux et plus soumis. . .

POLTNICE.

Je ne veux rien de lui que ce qu'il m'a promis : U ne saurait régner sans se rendre paijurc.

JOCASTE

(Jne extrême justice est souvent une injure.

Le trône vous est dû , je n'en saurais douter ;

Mais vous le renversez en voulant y monter.

Ne vous lassez-vous point de cette affreuse guerre^

\oulez-vous sans pitié désoler cette terre »

Détruire cet empire afin de le gagner!^

Est-ce àoac sur des morts que vous voulez régnera

Thèbes avec raison craint le règne d'un prince

Qui de fleuves de sang Inonde sa province :

Voudrait^e obéir à votre injuste loi?

Vous êtes son tyran avant qu'être son roi.

Dieux ! si devenant grand souvent on devient pire/

Si la vertu se perd quand on gagne l'empire ,

Lorsque vous régnerez , que serez-vous , hélas !

Si vous êtes cruel quand vous ne régnez pas?

POLYNICE

Ah t si je suis cruel , on me force de l'être^ Et de mes actions je ne suis pas le maître. J*ai honte des horreurs où je me vois contraint; Et c'est injustement que le peuple me craint. Mais il fout en effet soulager ma patrie ; Do ses gémissements mon âme est attendrie. Trop de sang innocent se verse tous les jours; Il faut de ses malheurs que j'arrête le cours ; £t, sans faire gémir ni Thèbes ni la Grèce , A l'auteur de mes maux il faut que je*m 'adresse : n suffit aujourd'hui de s/m sang ou du mien.

JOGÀSTE.

Du sang de votre frère?

POLTMICE.

Oui, madame, du sien:

11 faut finir ainsi cette gnerre iuliumaine.

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