‹ Théâtre complet de J. RacineChapitre 97 sur 716 · ANDROMAQUE, PYRRHUS, CÉPHISE, PHŒNIX · texte numérisé non relu

ANDROMAQUE, PYRRHUS, CÉPHISE, PHŒNIX

PYRRHUS

Me cherchiez-vous , madame ?

Un espoir si charmant me serait-il permis?

ANDROMAQUE. ,

Jcpaasaisjusqu'aux lieux où l'on garde mon fils. / (j J

l^uisqu'une fois le jour vous souffrez que je voie Le seul bien qui me reste Pt d'Hector et de Troie.

IIB ANDROMAQUE.

J'allais , seigneur, pleurer un moment aree hit : Je ne Tai point encore embrassé d'ai^ourd*hui !

PYRRHUS

Ah madame ! les Grecs , si j'en crois leurs alarmes , Vous donneront bient6t d'autres sujets de larmes.

ANDROMAQUE

Et quelle, est cette peur dont leur cceur est frappé , Seigneur ? Quelque Troyenvous est-il échj^spé ?

PYRRHUS

Leur haine pour Hector n'est pas encore étante : ils redoutent son fils.

^ ANDROMAQUE

Digne objet de leur cramte !

Un enfant malheureux , qui ne sait pas encor Que Pyrrhus est son maître, et qu'Û est fils d'Hector!

Tel qu'il est, tous les Grecs demandent qu'il périsse. Le fils d'Agamenmon vient hâter son supplice.

ANDROMAQUE

Et vous prononcerez un arrêt si cruel ?

Est-ce mon intérêt qui le rend criminel ?

Hélas ! on ne craint point qu'il venge un jour son père ;

On craint qu'il n'essuyât les larmes de sa mère.

11 m'aurait tenu lieu d'un père et d'un époux :

Mais il me faut tout perdre , et toujours par vos coups.

PYRRHUS

Madame, mes refus ont prévenu vos larmes. Tous les Grecs m'ont déjà menacé de leurs armes : Mais , dussent-ils encore , en repassant les eaux , Demander votre fils avec mille vaisseaux ; Coùtât-il tout le sang qu'Hélène a fait répandre ; Dussé-je après dix ans voir mon palais en cendre ; Je ne balance point , je vole à son secours , Je défendrai sa vie aux dépens de mes jours. Mais , parmi ces périls où je cours pour vous plaire , Me refuserez- vous un regard moins sévère.' Haï de tous les Grecs , pressé de tons côtés , Me faudra-t-il combattre encor vos cruautés? Je vous offre mon bras. Puis-je espérer encore Que vous accepterez un coeur qui vous adore.' Eu combattant pour vous, me sera-t-il pennis

ACÏK 1, SCÈNE IV. Il»

De ne tous point compter parmi mes ennemis ?

ANDROMAQUE

Seigneur, qiie faites- vous , et que dira la Grèce?

Faot-il qu'un si grand cœur montre tant de faiblesse ?

Voulez-Yous qu'un dessein si beau , si généreux ,

Passe pour le transport d'un esprit amoureux ?

Captive, toujours triste, importune à moHnème ,

Ponvez-vous souhaiter qu'Andromaque vous aime ?

Quels channes ont pour vous des yeux infortunés

Qu'à des pleurs éternels vous avez condamnés ?

Non , non : d'un ennemi respecter la misère ,

Sanver des malheureux , rendre un iils à sa mère ,

De coït peuples pour lui combattre la rigueur

Sans me faire payer son salut de mon coeur.

Malgré moi , s'il le faut, lui donner un asile ;

Seigneur, voilà des soins dignes du fils d'AchUle. ^

PYRRHUS

Hé quoi ! votre courroux n'a-t-il pas eu son cours? ^ ^^■ '

Peat-on haïr sans cesse ? et puoit-on toujours ?

J'ai fait des malheureux , sans doute ; et la Phrygie

Cent fois de votre sang a vu ma main rougie :

Mais que vos yeux sur moi se sont bien exercés !

Qu'ils m'ont vendu bien cher les pleurs qu'ils ont versés !

De combien de remords m'ont-ils rendu la proie !

Je souffre tous les maux que j'ai faits devant Troie.

Vaincu , chargé de !S?I , de r^rets consumé ,

Br<^^dfi4)liiaj3fiieiix.jque je n'en aUumai ,

Tant de soins , tant de pleurs , tant d'ardeurs inquiètes...

Hélas ! fus-je jamais si cruel que vous l'êtes ?

Mais enfin , tour à tour, c'est assez nous punir ;

Nos ennemis communs devraient nous réunir :

^Wtemc , dites-moi seulement que j'espère , j . , ^ ^^

Je vous rends votre fils , et je lui sers de père ; -^ * '^ ^^

Je l'instruirai moi-même à venger les Troyens; J'irai ponir les Grecs de vos maux et des miens. Animé d'un regard , je puis tout entreprendre : *

Votre nion encor peut sortir de sa cendre ; Je pois , en moins de temps que les Grecs ne l'ont pris , Dans ses murs relevés couronner votre fils.

A>'DROMAQ|}E.

Scignear, tant de grandeurs ne nous touchent plus guèrei

ItO ANDROMAQUE.

Je les lui promettais tant qu*a vécu son père. Non , TOUS n*cspérez plus de nous revoir cncor, Sacrés murs , que n'a pu conserver mon Hector ! A de moindres faveurs des malheureux prétendent , Seigneur ; c'est un exil que mes pleurs vous demandent : SoufTrez que , loin des Grecs , et même loin de vous , J'aille cacher mon fils , et pleurer mon époux. Votre amour contre nous allume trop de haine : Retournez , retournez à la fiUe d'Hélène.

PYRRHUS. f.

Ei le puis-je , madame ? Ah ! que vous me gênez ! Comment lui rendre un cœur que vous me retenez? Je sais que de mes vœux on lui promit l'empire ; ^^ Je sais que pour régner elle vint dans l'Épire : j*^'' Le sort vous y voulut l'une et l'autre amener, ,, ' / Vous , posir porter des fers , elle , pour en donner. \ '^^ Cependant ai-je pris quelque soin de lui plaire?

Et ne dirait-on pas , en voyant au contraire Vos charmes tout-puissants , et les siens dédaignés , Qu'elle est ici captive , et que vous y régnez ? Ah ! qu'un seul des soupirs que mon cœur vous envoie. S'il s'échappait vers elle , y porterait de joie !

ANDROMAQUE

Et pourquoi vos soupirs seraient-ils repoussés? Aurait-elle oublié vos services passés?

Troie , Hector, contre vous révoltent-ils son âme? Aux cendres d'un époux doit-elle enfin sa flamme? Et quel époux encore ! Ah ! souvenir cruel I Sa mort seule a rendu votre père immortel ; 11 doit au sang d'Hector tout l'éclat de ses armes : Et vous n'êtes tous deux connus que par mes larmes.

PYRRHUS

Eh bien , madame , eh bien , il faut vous obéir : 11 faut vous oublier, ou plutôt vous haïr. Oui , mes vœux ont trop loin pousse leur violence , Pour ne plus s'arrêter que dans l'indifférence : Soiigez-y bien ; il faut désormais que mou cœur, S'il n'aime avec transport, haïsse avec furotir. Je n'épargnerai rien dans ma juste colère : Lé fils me répondra des mépris de la mère ; La Grèce le demande: et je ne prétends pas

ACTK II, SCÈNE I. 171

Mettre toujours ma gloire à sauver des ingrats.

AMDROKAQUE.

Hélas! il mourra donc ! il n'a pour sa défense Que les pleurs de sa mère, et que son innocence... Et peut-être après tout , en l'état où je suis , Sa mort avancera la fin de mes ennuis : Je pnrfongeais pour lui ma vie et ma misère ; Mais enfin sur ses pas j'irai revoir son père. Ainsi , tous, trois , seigneur, par vos soins réunis , Nous vous...

PYRRHUS

Allez , madame , allez voir votre fils. "^ ^(f Peut-être , en le voyant, votre amour plus timifle Ne prâidni pas toujours sa colère pour guide. Pour savoir nos destins j'irai vous retrouver : Madame , en l'embrassant , songez à le sauver.

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