Theatre complet de Jean Racine
Sultan Amurat, ou Sultan Morat, empereur des Tui'cs, celuy qui prit Babylone^ en 1638, a eu quatre frères. Le premier, c'est à sçavoir Osman, fut empereur avant luy, et régna environ trois ans, au bout desquels les janissaires luy estèrent l'empire et la vie. Le second se nommoit Orcan : Amurat, dés les premiers jours de son règne, le fit étrangler. Le troisième estoit Bajazet, prince de grande espérance, et c'est luy qui est le héros de ma tragédie. Amurat, ou par politique ou par amitié, l'avoit épargné jusqu'au siège de Babylone. Après la prise de cette ville, le sultan victorieux envoya un ordre à Constantinople pour le faire mourir, cequi fut conduit et exécuté à peu prés de la manière que je le représente. Amurat avoit encore un frère, qui fut depuis le sultan Ibrahim, et que ce même Amurat négligea comme un prince stupide qui ne luy donnoit point d'ombrage. Sultan Mahomet, qui règne aujourd'huy, est fils de cet Ibrahim, et par conséquent neveu de Bajazet.
Les particularités de la mort de Bajazet ne sont encore dans
^. L'édition originale, de 1672, donnait une première préface, qui n'a pas été reproduite dans les éditions suivantes. Celle de 1697, que nous imprimons ici, avait déjà paru dans les éditions de 1676 et de
2. C'est Çagdad que Racine et d'autres auteurs de son temps appellent à tort Babylone.
aucune histoire imprimée. Monsieur le comte de Gézy estoit ambassadeur à Constantinople lors que cette avanture tragique arriva dans Icserrail.Il fut instruit des amours de Bajazet et des Jalousies do la sultane. Il vit raesme plusieurs fois Bajazet, à qui on pcrmettoit de se promener quelquefois à la pointe du serrail sur le canal de la Mer noire. Monsieur le comte de Gézy disoit que c'estoit un prince de bonne raine. Il a écrit depuis les circonstances de sa mort et il y a encore plusieurs personnes de qualité qui se souviennent de luy en avoir entendu faire le récit lors qu'il fut de retour en France.
Quelques lecteurs pourront s'estonner qu'on ait osé mettre sur la scène une histoire si récente. Mais je n'ay rien vu, dans les règles du poëme dramatique, qui dût me détourner- de mon entreprise. A la vérité, je ne conseillerois pas à un auteur de prendre pour sujet d'une tragédie une action aussi moderne que celle-cy, si elle s'estoit passée dans le pais où il veut faire représenter sa tragédie, ni de mettre des héros sur le théâtre qui auroient esté connus de la pluspart des spectateurs. Les personnages tragiques doivent estre regardez d'un autre œil que nous ne regardons d'ordinaire les personnages que nous avons vu i de si près. On peut dire que le respect que l'on a pour les héros augmente à mesure qu'ils s'éloignent de nous : Major e longinquo reverentia. L'éloigneraent des pais repare en quelque sorte la *rop grande proximité des temps. Car le peuple ne met guère de diflerence entre ce qui est, si j'ose ainsi parler, à mille ans de luy, et ce qui en est à mille lieues. C'est ce qui fait, par exemple, que les personnages turcs, quelque modernes qu'ils soient, ont de la dignité sur nostre théâtre. On les regarde de bonne heure comme anciens. Ce sont des mœurs et des coutumes toutes différentes. Nous avons si peu de commerce avec les princes et les autres personnes qui vivent dans le serrail que nous les considérons, pour ainsi dire, comme des gens qui vivent dans un autre siècle que le nostre.
C'estoit à peu près de cette manière que les Persans estoient anciennement considérez des Athéniens. Aussi le poëte Eschyle ne fit point de difficulté d'introduire dans une tragédie la mère de Xerxés, qui estoit peut-estre encore vivante, et de faire repre-
1. Vu est bien imprimé sans accord, ainsi que dans les éditions de 1676 et do 1687.
senter sur le théâtre d'Athènes la désolation de la cour de Perse après la déroute de ce prince. Cependant ce mesme Eschyle s'estoit trouvé en personne à la bataille de Salamine, où Xerxés avoit esté vaincu, et il s'estoit trouvé encore à la défaite des lieutenants de Darius, père de Xenés, dans la plaine de Marathon : car Eschyle estoit homme de guerre, et il estoit frère de ce fameux Cynegire dont il est tant parié dans l'antiquité, et qui mourut si courageusement en attaquant un des vaisseaux du roy de Perse '.
i. Dans les éditions de 1676 et de 1687, la préface se termine par un passage que n'a pas reproduit l'édition de 1697, dont nous suivons le texte.
PERSONNAGES
BAJAZET, frère du sultan Amurat.
ROXANE, sultane, favorite du sultan Amurat.
ATALIDE, fille du sang ottoman.
ACOMAT, grand vizir.
OSMIN, confident du grand vizir.
ZATIME, esclave de la sultane.
ZAÏRE, esclave d'Atalide.
La scène est à Congtantinople, autrement dite Byzance, dans le sérail du Grand-Seigneur
TRAGEDIE