‹ Theatre complet de Jean RacineChapitre 143 sur 305 · ACHILLE, AGAMEMNON · texte numérisé non relu

ACHILLE, AGAMEMNON

Achille.

Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi, Seigneur; je l'ai jugé trop peu digne de foi. On dit, et sans horreur je ne puis le redire. Qu'aujourd'hui par votre ordre Iphigénie expire. Que vous-même, étouffant tout sentiment humain, Vous l'allez à Calchas livrer de votre main. On dit que, sous mon nom à l'autel appelée. Je ne l'y conduisais que pour être immolée ; Et que, d'un faux hymen nous abusant tous deux, Vous vouliez me charger d'un emploi si honteux. Qu'en dites-vous. Seigneur? que faut-il que j'en pense? Ne ferez-vous pas taire un bruit qui vous offense ?

Agâiiemnon.

Seigneur, je ne rends point compte de mes desseins. Ma fille ignore encor mes ordres souverains ; Et, quand il sera temps qu'elle en soit informée. Vous apprendrez son sort, j'en instruirai l'armée.

Achille.

Àh I je sais trop le sort que vous lui réservez.

184 IPHIGENIE

Agamemnon.

Pourquoi le demander, puisque vous le savez ?

Achille.

Pourquoi je le demande? 0 Ciel ! le puis-je croire, Qu'on ose des fureurs avouer la plus noire ? Vous pensez qu'approuvant vos desseins odieux, Je vous laisse immoler votre fille à mes yeux? Que ma foi, mon amour, mon honneur y consente ?

Agamemnon.

Mais vous, qui me parlez d'une voix menaçante, Oubliez-vous ici qui vous interrogez ?

Achille.

Oubliez-vous qui j'aime, et qui vous outragez?

Agamemnon.

Et qui vous a chargé du soin de ma famille? Ne pourrais-je, sans vous, disposer de ma fille ? Ne suis-je plus son père? Étes-vous son époux? Et ne peut-elle...

Achille.

Non, elle n'est plus à vous.

On ne m'abuse point par des promesses vaines. Tant qu'un reste de sang coulera dans mes veines *, Vous deviez à mon sort unir tous ses moments. Je défendrai mes droits fondés sur vos serments. Et n'est-ce pas pour moi que vous l'avez mandée ?

Agamemnon.

Plaignez-vous donc aux dieux qui me l'ont demandée ; Accusez et Calchas et le camp tout entier, Ulysse, Ménélas, et vous tout le premier.

Achille.

Moi?

Agamemnon.

Vous qui, de l'Asie embrassant la conquête. Querellez tous les jours le Ciel qui vous arrête ; Vous qui, vous offensant de mes justes terreurs. Avez dans tout le camp répandu vos fureurs. Mon cœur, pour la sauver, vous ouvrait une voie.

i. Ce vers qui coupe la phrase fait ici un singulier effet, et il serait mieux à sa place s'il venait avant celui qui le précède. Ainsi construite, la phrase se comprend mal.

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