‹ Theatre complet de Jean RacineChapitre 214 sur 305 · ACTE I, SCÈNE m · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE m

ESTUER.

0 Dieu, qui vois former des desseins si funestes, As-tu donc de Jacob abandonné les restes '?

Une des plus jeunes Israélites.

Ciel, qui nous défendra, si tu ne nous défends?

Mardochée.

Laissez les pleurs, Esther, à ces jeunes enfants. En vous est tout l'espoir de vos malheureux frères. 11 faut les secourir. Mais les heures sont chères. Le temps vole, et bientôt amènera le jour Où le nom des Hébreux doit périr sans retour. Toute pleine du feu de tant de saints prophètes, Allez, osez au roi déclarer qui vous êtes.

Esther.

Hélas 1 ignorez-vous quelles sévères lois Aux timides mortels cachent ici les rois ? Au fond de leur palais leur majesté terrible Affecte à leurs sujets de se rendre invisible. Et la mort est le prix de tout audacieux Qui sans être appelé se présente à leurs yeux. Si le roi dans l'instant, pour sauver le coupable, Ne lui donne à baiser son sceptre redoutable. Rien ne met à l'abri de cet ordre fatal. Ni le rang, ni le sexe, et le crime est égal. Moi-même, sur son trône à ses côtés assise, Je suis à cette loi comme une autre soumise ; Et, sans le prévenir, il faut, pour lui parler, Qu'il me cherche, ou du moins qu'il me fasse appeler.

Mardochée.

Quoi ! Lorsque vous voyez périr votre patrie, Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie ! Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le courroux ! Que dis-je ? votre vie, Esther, est-elle à vous ? N'est-elle pas au sang dont vous êtes issue ? N'esi-elle pas à Dieu, dont vous l'avez reçue? Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas. Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas ?

Songez-y bien. Ce Dieu ne vous a pas choisie Pour être un vain spectacle aux peuples de l'Asie, Ni pour charmer les yeux des profanes humains. Pour un plus noble usage il réserve ses saints.

S'immoler pour son nom et pour son héritage, D'un enfant d'Israël voilà le vrai partage. Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours 1 Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours ? Que peuvent contre lui tous les rois de la terre? En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre : Pour dissiper leur ligue, il n'a qu'à se montrer. Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer. Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble ; II voit comme un néant tout l'univers ensemble ; Et les faibles mortels, vains jouets du trépas. Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient pas.

S'il a permis d'Aman l'audace criminelle, Sans doute qu'il voulait éprouver votre zèle. C'est lui qui, m'excitant à vous oser chercher, Devant moi, chère Esther, a bien voulu marcher ; Et, s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles, Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles. II peut confondre Aman, il peut briser nos fers Par la plus faible main qui soit dans l'univers ; Et vous, qui n'aurez point accepté cette grâce, Vous périrez peut-être, et toute votre race.

Esther.

Allez. Que tous les Juifs dans Suse répandus, A prier avec vous jour et nuit assidus, Me prêtent de leurs vœux le secours salutaire. Et pendant ces trois jours gardent un jeune austère. Déjà la sombre nuit a commencé son tour. Demain, quand le soleil rallumera le jour, Contente de périr, s'il faut que je périsse. J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice. Qu'on s'éloigne un moment.

{Le Chœur se retire vers le fond du théâtre).

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