ROXANE, ATALIDE, ZATIME, ZAÏRE
ROXANE
Enfin, belle Atalide, II faut de nos destins que Bajazet décide. Pour la dernière foi's je le vais consulter : Je vais savoir s'il m'aime.
Atalide.
Est-il temps d'en douter, Madame ? Hàtez-vous d'achever votre ouvrage. Vous avez du \nzir entendu le langage ; Bajazet vous est cher : savez-vous si demain Sa liberté, ses jours, seront en votre main ? Peut-être en ce moment Amurat en furie S'approche pour trancher une si belle vie. Et pourquoi de son cœur doutez-vous aujourd'hui ?
RoXANE.
Mais m'en répondez-vous, vous qui parlez pour lui ?
Quoi, Madame ! les soins qu'il a pris pour vous plaire, Ce que vous avez fait, ce que vous pouvez faire, Ses périls, ses respects, et surtout vos appas, Tout cela de son cœur ne vous répond-il pas ? Croyez que vos bontés vivent dans sa mémoire.
ROXAXE.
Hélas ! pour mon repos que ne le puis-je croire ? Pourquoi faut-il au moins que pour me consoler L'ingrat ne parle pas comme on le fait parler ? Vingt fois, sur vos discours pleine de confiance, Du trouble de son cœur jouissant par avance, Moi-même j'ai voulu m'assurer de sa foi, Et l'ai fait en secret am^^ner devant moi. Peut-être tmp d'am<^^ir me rend trop difficile, Mais, sans vous fatiguer d'un récit inu*'ie, Je ne retrouvais point ce trouble, cette ardeur, Que m'avait tant promis un discours trop flatteur.
Enfin, si je lui donne et la vie et l'empire, Ces gages incertains ne me peuvent suiïire.
Atalide.
Quoi donc ! à son amour qu'allez-vous proposer ?
ROXANE
S'il m'aime, dès ce jour il me doit épouser,
Atalide.
Vous épouser ! 0 Ciel ! que prétendez-vous faire ?
RoXANE.
Je sais que des sultans l'usage m'est contraire ;
Je sais qu'ils se sont fait une superbe loi
De ne point à l'hymen assujettir leur foi.
Parmi tant de beautés qui briguent leur tendresse.
Ils daignent quelquefois choisir une maîtresse ;
Mais, toujours inquiète avec tous ses appas.
Esclave, elle reçoit son maître dans ses bras ;
Et, sans sortir du joug où leur loi la condamne.
Il faut qu'un fils naissant la déclare sultane.
Amurat, plus ao'dent, et seul jusqu'à ce jour,
A voulu que l'on dût ce titre à son amour.
J'en reçus la puissance aussi Lien que le titre.
Et des jours de son frère il me laissa l'arbitre.
Mais ce même Amurat ne me promit jamais
Que l'hymen dût un jour couronner ses bienfaits.
Et moi, qui n'aspirais qu'à cette seule gloire.
De ses autres bienfaits j'ai perdu la mémoire.
Toutefois que sert-il de me justifier ?
Bajazet, il est vrai, m'a tout fait oublier :
Malgré tous ses malheurs, plus heureux que son frère,
Il m'a plu, sans peut-être aspirer à me plaire ;
Femmes, gardes, vizir, pour lui j'ai tout séduit.
En un mot, vous voyez jusqu'où je l'ai conduit.
Grâces à mon amour, je me suis Lien servie
Du pouvoir qu'Amurat me donna sur sa vie.
Bajazet touche presque au trône des sultans :
Il ne faut plus qu'un pas ; mais c'est où je l'attends.
Malgré tout mon amour, si dans cette journée
Il ne m'attache à lui par un juste * hyménée ;
S'il ose m'alléguer une odieuse loi ;
1. Jiiste veut dire ici légitime ; c'est le justœ nuptUe des Latins.