‹ Théátre complet de M. de Voltaire. 9Chapitre 135 sur 192 · SCENE P\R E M I È R E · texte numérisé non relu

SCENE P\R E M I È R E

( le théâtre repréfente un coin d’écurie. ) IRÈNE, LE BARON en fcuquenille , une étrille à la

main.

I R h N E chante :

O u i, oui, je dois tout efpérer;

Tout eft prêt pour vous délivrer.

Oui... oui... je peux tout efpérer;

L'amour vous protège & m’infpire.

Votre malheur m’a fait-pie tirer ; Mais, en trompant ce Turc que je fais-foupirer ;

Je fuis prête à mourir de rire.

Lorfque vous me voyez une étrille à la main.

Si vous riez, c’eft de moi-même.

Je l’ai bien mérité : dans ma grandeur fuprême. J'étais indigne , hélas! du pouvoir fouverain ,

Et du charmant objet que j’aime.

Irène.

Non, le deftin volage

Ne peut rien fur mon cœur.

Je vous aimai dans la grandeur ;

Je vous aime dans l’efclavage.

Rien ne peut nous humilier :

Et quand mon tendre amant devient un muletier 5

Je l’en aime encor davantage.

( elle répète : ) Et quand mon tendre amant devient un muletier ,

Je l’en aime encor davantage.

Le Baron.

Il faut donc mériter un fi parfait amour; Ainfi que mon deftin, je change en un feul jour; Irène & mes malheurs éveillent mon courage.

( à Jes Vajjaux qui paraijjent en armes. ) Amis, le fer en main, frayons-nous un paffage Dans nos propres foyers ravis par ces brigands. Enchaînons , à leur tour, ces vainqueurs infolens. Plongés dans leur ivreffe , & fe livrant en proie A la fécurité de leur brutale joie.

Vous , gardez cette porte ; & vous, vous m’attendrez Prêt de ma chambre même, au haut de ces degrés Qui donnent au palais une fecrette iffue. s J’en ouvrirai la porte au public inconnue.

Je veux que de ma main le corfaire foit pris. Dans le même moment appelez à grands cris Tous les bons citoyens au fecours de leur maître: Frappez, percez , tuez, jettez par la fenêtre Quiconque à ma valeur ofera réfifter.

( à Irène. ) Déefe de mon cœur, c'eft trop vous arrêter :

Allez à ce feftin que le vainqueur prépare. Je lui deftine un plat qu'il pourra trouver rare; Et j’efpère ce foir, plus heureux qu’au matin, De manger le rôti qu’on cuit pour le vilain.

J’y cours , vous m’y verrez : mais que votre ten-

drefe Ne s’effarouche pas , fi de quelque careffe Je daigne encourager fes defirs effrontés :

Ce ne font point, Seigneur, des infidélités.

Je ne penfe qu’à vous quand je lui dis que j’aime ; - En buvant avec lui je bois avec vous-même; En acceptant fon cœur je vous donne le mien : Il faut un petit mal fouvent pour un grand bien.

( elle fort, )

LE BARONS fes VaffauX' A llons donc , mes amis, hâtons-nous de nous

rendre Au fouper où l’Amour avec Mars doit m’attendre. Le tems eft précieux : je cours quelque hazard D’être un peu paffé maître, & d’arriver trop tard. Faites de point en point ce que j’ai fu prefcrire ; Gardez de vous méprendre , &laiffez-vous conduire. Avancez à tâtons fous ces longs fouterrains ; De la gloire bientôt ils feront les chemins. <====== = ====================== ===============>

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