‹ Théátre complet de M. de Voltaire. 9Chapitre 165 sur 192 · BRUTUS, CASSIUS,CASCA · texte numérisé non relu

BRUTUS, CASSIUS,CASCA

( Brutus tire Cafcn par la manche. )

C A S C A à Brutus.

César fort, & Brutus pas la manche me tire:

Voudrait-il me parler?

Brutus.

Oui, je voudrais favoir Quel fujet à Céfar cause tant de trifteffe.

Vous le fçavezaffez, ne le fuiviez-vous pas?

Brutus.

Eh! fi je le lavais, vous le demanderais-je?

( Cette fc'ene efl continuée en profe.)

Oui-da ! Eh bien , on lui a offert une couronne* & cette couronne lui étant préfentée, il l'a rejetée du revers de la main. ( il fait ici le geftequ'a fait Céfar.) Alors le peuple a applaudi par mille acclamations.

Brutus.

Pourquoi ce bruit a-t-il redoublé?

Q ij

Pour la même raifon.

Mais on a applaudi trois fois.Pourquoi ce troisième applaudiffement?

Pour cette même raifon-là , vous dis-je.

Quoi ! on lui a offert trois fois la couronne?

Eh pardieu oui, & à chaque fois il l’a toujours doucement refusée ; & à chaque figne qu’il felait de n’en vouloir point, tous mes honnêtes voifins l'applaudiffaient à haute voix.

Qui lui a offert la couronne ?

Eh qui donc ? Antoine.

De quelle manière s’y eft-il pris , cher Cafca ?

Je veux être pendu, fi je fais précifémentla manière ; c’était une pure farce. Je n’ai pas tout remarqué. J’ai vu Marc-Antoine lui offrir la couronne ; ce n’était pourtant pas une couronne tout-à-fait , c’était un petit coronnet (n),&, comme je vous l’ai

(n) Les coronnets font de petites couronnes que les pait refles d'Angleterre portent fur la tête au facre des Rois & des Reines, & dont les pairs ornent leurs armoires. Il eft bien étrange que Shakefpéare ait traité en comique un récit dont le fonds ef fi noble & fi intéreant : mais il s’agit de la populace de Rome ; & Shakefpéarc cherchait les fuffrages de celle de Londres. déjà dit, il l’a rejeté : mais , félon mon jugement,U aurait bien voulu le prendre. On le lui a offert encore ; mais, à mon avis , il était bien fâché de ne pas mettre les doigts deffus. On le lui a encore prefenté 3 il l’a encore refulé ; & à ce dernier refus la canaille a pouffé de fi hauts cris, & a battu de fes vilaines mains avec tant de fracas, & a tant jeté en l’air fes fales bonnets, & a laifé échapper tant de bouffées de fa puante haleine, que Céfar en a été prefque étouffé : il s'eft évanoui, il eft tombé par terre ; & pour ma part, je n’ofais rire, de peur qu’en ouvrant ma bouche , je ne reçuffe le mauvais air, infecté par la racaille.

Doucement, doucement. Dis-moi, je te prie ; Célax s’eft évanoui?

Il eft tombé tout au milieu du marché ; fa bouche écumait , il ne pouvait parler.

Cela eft vraifemblable; il eft fujet à tomber du haut* mal.

Non, Céfar ne tombe point du haut-mal ; c’eft vous & moi qui tombons; c’eft nous, honnête Cafca, qui fommes en épilepsie.

Je ne fais ce que vous entendez par-là ; mais je fuis fûr que Jules Céfar eft tombé: & regardez-moi comme un menteur, fi tout ce peuple en guenilles ne l’a pas claqué & fifflé , félon qu’il lui plaifait , ou

Qiij

déplaifaît,comme il fait les comédiens fur le théâtre,

Mais qu’a-t-il dit quand il eR revenu à lui?

Jarni, avant de tomber, quand il a vu la populace

fi aife de ion refus de la couronne , il m’a ouvert ion

manteau , & leur a offert de fe couper la gorge.

Quand il a eu repris fes fens , il a dit à l'affemblée :

Meilleurs, fi j’ai dit ou fait quelque choie de peu convenable, je prie vos feigneuries de ne l’attribuer qu’à mon infirmité. Trois ou quatre filles, qui étaient auprès de moi, fe font mifes à crier : Hélas ! la bonne ame \ mais il ne faut pas prendre-garde à elles; car s’il avait égorgé leurs mères, elles en auraient dit autant.

Et après tout cela il s’en eff retourné tout trifte ?

Oui.

Cicéron a-t-il dit quelque choie?

Oui, il a parlé grec.

Pourquoi ?

Ma foi, je ne fais. Je ne pourrai plus guère vous regarder en face. Ceux qui l’ont entendu, fe font regardés en fouriant, & ont branlé la tête. Tout cela était du grec pour moi Je n’ai plus de nouvelles à vous dire. Marullus & Flavius , pour avoir dépouillé les images de Céfar de leurs ornemens ,font réduits au filence. Adieu : il y a eu encore bien d’autres fottifes, mais je ne m’en fouviens pas.

Cafca , veux-tu fouper avec moi ce loir?

Non! je fuis engagé.

Veux-tu dîner avec moi demain ?

Oui, fi je fuis en vie, fi tu ne changes pas d'avis, & fi ton dîner vaut la peine d’être mangé.

Fort bien, nous t'attendrons.

Attends-moi. Adieu tous deux.

(le refle de cette fc'ene efl en vers, )

L'étrange compagnon ! qu’il eft devenu brute! Je l’ai vu tout de feu jadis dans ma jeunefe.

Il eft le même encor, quand il faut accomplir Quelque illuftre defein, quelque noble entreprife. L’apparence eft chez lui rude, lente & groflière ; C’eft la fauffe, crois-moi, qu’il met à ion esprit. Pour faire avec plaifir digérer les paroles.

Qw

Oui, cela me paraît : ami, féparons-nous ; Demain, fi vous voulez, nous parlerons enfemble. Je viendrai vous trouver, ou vous viendrez chez moi. J’y relierai pour vous.

Volontiers, j’y viendrai.

Allez: en attendant, fouvenez-vous de Rome [ =================================

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