‹ Théâtre complet de Voltaire, avec notes, remarques et variantesChapitre 3 sur 275 · DI9SERT1TI01C · texte numérisé non relu

DI9SERT1TI01C

J* j ajouterai encore cette atftre ariette sublime que dâ>ite le roi des Farthes Taincu par Adrien, quand il veut faire servir sa débite même à sa vengeance :

Sprez*a ilfuror del vento Robusta quercia , avvezza JDi cento. verni e cento L'ingiurie a toll^rar, E se pur cade al suolo :

Spiega per l'onde il folo ; É con quel vento istesso Va contrastando il mar,

n J en a beaucoup de cette espèce ; mais que sont des beautés hors de place? et qu'aurait- on dit dans Athènes, si Œdipe et Oreste avaient, au moment de la reconnaissance , chanté de petits airs fredonnés, et débité des comparaisons à Jocaste et à Electre ? n fiiut donc avouer que Topera, en séduisant les Italiens par les agrémens de la musique, a détruit d'un côté la véritable tiigédie grecque qu'il fesait renaître de l'autre.

Notre opéra français nous devait faire encore plus de tort : notre mélopée rentre bien moins que la vôtre dans la déclamation naturelle ; elle est plus languissante ; elle ne permet jamais que les scènes aient leur juste étendue ; elle exige des dialogues courts en petites maximes coupées , dont chacune produit une espèce de chanson. •

Que ceux qui sont au fiait de la vraie littérature des autres nations, et qui ne bornent pas leur science aux airs de nos ballets , songent à cette admirable scène , dans La cUmenza di Tito, entre Titus et son favori qui a conspiré contre lui; je veux parler de cette scène où Titus dit à Sextus ces paroles :

Siam sali : il tuo sovrano Non è présente } apri il tuo core a Tito : Confidati ail' amico, Jo tiprometto, Che jiugusto nol saprà.

Qu'ib relisent le monologue suivant , où Titus dit ces autres paroles , qui doivent être l'éternelle leçon de tous les rois , et le charme de tous les hommes.

....// torre altrui la vHa Epicoltà comune

Al più vil délia terra : il darla è solo De' numif e de' regnanti.

Ces deux scènes, comparables à tout ce que la Grèce a eu de plus beau, si elles ne sont pas supérieures ; ces deux scènes, dignes de Corneille quand il n'est pas déclamateur, et de Racine quand

STJB LA TAAGBBIE. 9

il n*est pas faible; ces deux scènes, qui ne sont pas fondées sur un

amour d*opéra , mais sur les nobles sentimens du cœur humain ,

ont une durée trois fois plus longue au moins que les scènes les

plus étendues de nos tragédies en musique. De pareils morceaux

ue seraient pas supportés sur notre théâtre lyrique, qui ne se sou>

tient guère que par des maximes de galanterie, et par des passions

manquéesyà l'exception à^JrmitU , et des bellesscènesd*i/iÂi^'ii/e,

ouvrages plus admirables qu*imités.

Parmi nos défauts , nous avons, comme vous, dans nos opéras les plus tragiques, une in£nilé d'airs détachés, mais qui sont plus défectueux que les vôtres , parce qu'ib sont moins liés au sujet. Les paroles y sont presque toujours asservies aux musiciens , qui , ne pouvant exprimer dans leurs pelites chansons les termes mâles et énergiques de notre langue, exigent des paroles efféminées , oisives, vagues , étrangères à l'action, et ajustées comme on peut à de petits airs mesurés , semblables à ceux qu'on appelle à Yeaise Barcarole. Q^el rapport, par exemple, entre Thésée y, reconnu par son père sur le point d'élre emprisonné par lui, et ces ridicules paroles ;

Le plus sage • S'enflamme et s'engage

Sans savoir comment.

Malgré ces défauts , j'ose encore penser que nos bonnes tragédies-opéras, tel qu'^/M , Armide , Thésée , étaient ce qui pouvait donner parmi nous quelque idée du théâtre d'Athènes, parce que ces tragédies sont chantée comme celles des Grecs; parce que le choeur, tout vicieux qu'on l'a rendu, tout fade panégyriste qu'on l'afait'de la morale amoureuse, ressemble' pourtant à celui des Grecs , en ce ^u'il occupe souvent la scène, â ue dit pas ce qu'il doit dire ; il n'enseigne pas la vertu :

Et regat iratos , et amet peccare timentes;

mais enfin il faut avouer que la forme des tragédies-opéras nous retrace là forme de la tragédie grecque à quelques égards. Il m*a donc paru, en général , en consultant les gens de lettres qui connaissent l'antiquité, que ces tragédies-opéras sont la copie et la ruine de la tragédie d'Athènes. Elles en sont la copie, en ce qu'elles admettent la mélopée , les chœurs , les machines , les dlviuités; elles en sont la destruction, parce qu*elles ont accoutumé les jeunes gens à se connaître en sons plus qu'en esprit , à préférer leurs oreilles à leur ame , les roulades à des pensées sublimes , à faire valoir quelquefois les ouvrages les plus insipides et les plus mal écrits , quand ils sont soutenus par quelques airs qui nou$ plaisent. Mais , malgré tous ces défauts, l'enchanlement qui résulte de ce mélange heureux de scènes, de chœurs, de danses, de

TOÉATRE. TOME III. J*

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symphonie^! et de cette variété de décorations, subjugue jusqu'au critique même ; et la meilleure comédie, la meilleure tragédie, n'est jamais fréquentée par les mêmes personnes aussi assidûment qu'un opéra médiocre, les beautés régulières , nobles, sévères , ne sont pas les plus recherchées par lé vulgaire : si on représente une ou deux fois Cinna, on joue' trois mois les Fêtes Vénitiennes ;\\n poème épique est moins lu que des épigrammes liceùcieiises ; un petit roman sera mieiUL débité que Thistoire du président de Thou. Peu de particuliers font travailler de grands peintres; mais on se dispute des figures estropiées qui viennent de la Chine, et des ornemens fragiles. On dore, on vernit des cabinets, on négligé la noble architecture; enfin., dans tous les genres , les petits agrément l'emportent sur le vrai mérite. '

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