‹ Théâtre complet de Voltaire, avec notes, remarques et variantesChapitre 5 sur 275 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

DeSémiiauiis.

Partout ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire. Monseigneur , vous voyez que c'était une entreprise assez hardie de représenter Sémiramis assemblant les ordres de l'état pour leur annoncer son mariage ; l'ombre de Ninus sortant de son tombeau, pour prévenir un inceste, et pour venger sa iport ; Sémiramis entrant dans ce mausolée, et en sortant expirante et percée de la main de son fils. Il était à craindre que ce spectacle ne révoltât : et d'abord, en effet, la plupart de ceux qui fréquentent les spectacles, accoutumés à des élégies amoureuses, se liguèrent contre

SUR JJL TtAcéDIE. 1^

oe lUNiTean genre de tragédie. On dit qa*antreibif , dans une TÎUe de la grailde Grèce , on proposait des prix pour ceux qai inventeraient des plaisirs nouveaux. Ce fut ifû tout le contraire. Mais quelques efforts qu'on ait faits pour faire lomber cette espèce de drame , vraiment térril>le et tragique, on n'a pu y réussir ; on di* sait et on écrivait de tous côtés que Ton ne croit plus aux ravenans, et que les apparitions des morts ne peuvent étra que pué* nies au yeux d*ime nation éclairée. Quoil toute Tantiquité aura carn ces prodiges , et il ne sera pas permis de se conformer à Tantiquité ? Quoi ! notre religion aura consacré ces coups extraordinaires de la Providence, et il serait ridicule de les renouveler I

Les Rooiains philosophes ne croyaient pas aux revenans du temps des empereurs, et cependant le jeune Pompée évoque une ombre dans la Pharsah, Les Anglais ne croient pas assnrénlent plus que les Romains aux revenans; cependant ils voient tous les jours avec plaisir , dans la tragédie ^Bamlet^ Tombre d'un roi qui parait sur le théâtre dans une occasion à peu près semblable a celle où Ton a vu à Paris le spectre de Ninus. Je suis t>ien loin assurément de justifier en tout la tragédie ^Hamlet ; c'est une pièce grossière et barbare, qui ne serait pas supportée par la phit vile populace de la France etde'rilalie. Hamlet y devient fou au second acte , et sa maîtresse devient folle au troisième, le prînee tue le père de sa maîtresse feignant de tuer un rat, et rhéroine se jette * dans la rivière. On fait sa fosse sur le théâtre; les fossoyeurs disent des quolibets digues d'eux , en tenant dans leurs mains des tètes de morts ; le prince Hamlet répond à leurs grossièretés abominables par des folies non moins dégoûtantes. Pendant ce temps-là un des acteurs fait la conquête de la Pologne. Hamlet, sa mère et son beau-père, boivent ensemble sur le théâtre : on chante à table, on s'y querelle, on se bat, on se tue ; on croirait que cet ouvrage est le fruit de l'imagination d*un sauvage ivre. Mais parmi ces irrégularités grossières, qui rendent encore aujourd'hui le théâtre anglais si absurde et si barbare , on trouve dans Hamlet^ par une bizarrerie encore plus grande, des traits sublimes, dignes des plus grands géuies. Il semble que la nature se soit plue à rassembler dans la tête de Shakespear ce qu'on peut imaginer de plus fort et de plus grand, avec ce que* la grossièi*eté sans esprit peut avoir de plus bas et de plus détestable.

Il faut avouer que, parmi les beautés qui étiacellent au milieu de ces terribles extravagances , TomMI du père d'Hamlet est un des coups de théâtre les plus frappans. Il fait toujours un grand effet sur les Anglais, je dis sur ceux qui sontle plus instruits, et qui sentent le mieux toute l'irrégularité de leur ancien théâtre. Cette ombre inspire plus de terreur à la seule lecture, que n'en fait naître l'apparition de Darius datas la tragédie d'Eschyle , intitulée Us Prr/ei. Pourquoi? parce qAe Darius, dans Eschyle, ne

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paraît que pour anooncer les malheurs de sa {amiïle, au lieu que dans Shakesjiear, Toaibre du père d'Mamlet vient demander Ten^ geance, vient révéler des crimes secrets: elle n'est ni inutile., ni amenée par force ; el^ sert à convaincre q|i'il y a un pouvoir invisible qui est le maître de la nature. Les hommes, qui ont tous un fonds de justice dans le cœur, souhaitent 'naturellement que le ciel s'intéresse a venger rinnocence : on verra avec plaisir ,. en tout temps et en tout pays , qii'un Être suprême s'occupe à punir les crimes de ceux que les hommes ne peuvent appeler en jugeaient; c'est une consolation ppur le faible, c'est un frein pour le pervers qui est puissaut«-

ciel, quaa«l il le faut, la justice suprême ' Suspend l'ordre, éternel établi par lui-iuêuie ; Il permet à la mort dUu^errompce ses lois , Pour l'eilroi de la terre et l'exemple des rois.

Yoilà ce que dit à Sémiramis le poulife de Babylone, et ce que le successeur de Samuel aurait pu dire à Saiil , quand l'ombre de «Samuel vint lui annoucer sa^coudainnation.

Je vais plus avant , et j'ose affirmer que l'orsqu'un tel prodige est annoncé dans le commencement d'une tragédie, quand il est préparé , quand on est parvenu enfin jusqu'au poipt de le rendre nécessaire, de le faire désirer même par. les spectateurs , il se place' alors au rang des choses naturelles.

On sait bien que ces grands artifices ne doivent pas être pro^ digues.

JNec deus întersit , nïsi dignus vindice nodus.

Je ne voudrais pas assurément, à l'imitation d'Euripide, faire descendre Diane à la fin de la tragédie de Phèdre , ni Minerve dans VIphigénie en Tauride, Je ne voudrais pas, comme Shakespear , faire apparaître à Brutus son mauvais génie. Je voudrais que de telles hardiesses ne fussent employées que qiiand elles servent à la fois à mettre dans la pièce de l'intrigue et de la terreur: et je voudrais surtout que l'intervention de ces êtres surnaturels ne parût pas absolument nécessaire. Je m'explique , si le nœud d'un poème tragique est tellen)f||| embrouillé, qu'on ne puisse se tirer d'embqrras que par le secours d'un prodige , le spectateur sent la géue où l'auteur s'est mis , et la faiblesse de la ressource. Il ne voit qu'un écrivain qui se tire maladroitement d'un mauvais pas. Plus d'illusion, plus d'intérêt.

Quodcumque ostendis mihi sic, incredulus odi.

(Ho..)

5ra 1.4 TiAGéDie. 19

liaâsje Moçjfmêtp» IVurteur chiae tragédie se Mf proposé pour but d'avertir ies liooitiies qoe Diea >pumt quelquefois de grands evimes pav des voies extraordinaires ; je suppose que sa pièce fût eoadiiiie avet un tel art , que le spectateur attendit à tout moment TiNnbre ffbn'prinoe assassiné - qui demande vengeance , sans que o«lle apparition ftkt une regtource abrolument nécessaire à une intrigue embarrassée: je dis qu'alors ce prodige, bien ménagé , fendt un très-ghuid effet en tente langue , en tout temps, et en tout

Tel ^t à peu près f aHifice de la tragédie de Sémiramis ( aux beautés près , dont je n'ai pu flrner ). On voit dès la première scène que tout doit se faire par le ministère céleste ; tout roule d'acte en acte sur cette idée. C'est un dieu vengeur qui inspire à Sémiramis des remords qu'elle n'eût point eus dans ses prospérités, si les cris de Ninus même ne fussent venus l'épouvanter au milieu de sa gloire. C'est ce dieu qui se sert de ces remords mêmes qu'il lui donne , pour préparer son châtiment ; et c'est de là même que résulte l'instruction qu'on peut tirer de la pièce. Les anciens avaient souvent, dans leurs ouvrages, le but d'établir quelque grande maxime ; ainsi Sophocle finit son jEdipe en disant qu'il ne faut jamais appeler un homme heureux avant sa mort : ici toute la morale de la pièce est renfermée dans ces vers :

Il est donc des forfaits

Que le courroux des dieux ne pardonne jamais!

maxime bien autrement importante que celle de Sophocle. Mais quelle instruction , dira-t-on , le commun des hommes peut-il tirer d'un crime si rare, et d'une punition plus rare encore? J'avoue que la castastrophe de Sémii'ainis n'arrivera pas souvent ; mais ce qui arrive tous les jours se. trouve dans les derniers vers de la pièce :

Apprenez tous du moins

Que les crimes secrets ont les dieux pour témoins.

Il y a peu de familles siir la terre, où l'on ne puisse quelquefois s'appliquer ces vers; c'est par là que les sujets tragiques les plus audessus des fortunes communes ont les rapports les plus vrais avec les mœurs de tous les hommes.

Je pourrais surtout appliquer à la tragédie de Sémiramis la morale par laquelle Euripide finit son Alceste , pièce dans laquelle le merveilleux règne bien davantage: « Que les dieux emploient des moyens étonnans pour exécuter leurs étemels décrets I Que le» grands événemeus qu'ils ménagent surpassent les idées des mortels! >•

Enfin, Monseigneur, c'est uniquement parce que cet ouvrage

10 DiâSEATÀTlOK SVA LA TRAGEDIE.

respire la morale la plia pure, et mÂme la plu wèvère, que je le présente à votre éminence. La véritable tragédie est Péeole de la vertu; et la seule différence qui soit entre le théâtre épuré et les livres de morale , c^est que l'instruction se* trouve dans la tragédie toute en action, c'est qu*eUe y est intéressante , qu'elle se montre relevée des charmes d'un art qui ne fut inventé autrefois que pour instruire la terre et pour bénir le del, et qui , par cette raison, fut appelé le langage des dieux. Vous qui joiguez ce grand art à tant d'autres, vous me pardonnez, sans doute, le long détail où je suis entré sur des choses qui n^avaient pas peut-être été encore tout-à-fait éclaircies , et qui le seraient si votre éminenoe daignait me communiquer ses lumières sur l'antiquité» dont elle a une si profonde connaissance.

AVERTISSEMENT

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