LE FEU D'ÉPAVES
C'était aux jours d'octobre, et quoiqu'à la fenêtre Le vent qui se jouait n'annonçât point l'hiver, Nous avions au foyer, sans y songer peut-être, Allumé quelque bois de vieux chêne ou de hêtre... Épaves de la mer.
Et, l'œil sur ces tisons, nous causions à voix basse De l'Océan voisin, du flux et du reflux. Des marins en péril que la tourmente chasse. Du vaisseau démâté qu'on hèle dans l'espace Et qui ne répond plus.
Poursuivant au hasard le fd des rêveries. Nous parlions, à leur tour, des naufrages du sort. Des croyances en deuil par le siècle meurtries. Et des amours éteints, — et des âmes flétries. Dont le doute est la mort.
Sous les obscurs lambris teints d'une lueur sombre. L'oreille aux bruits du soir vaguement entendus, Chacun de nous semblait aux yeux de l'autre une ombre ; Et, toujours plus songeurs, nous repassions le nombre De nos printemps perdus.
« Les choses de la vie au néant emportées Sont mornes à revoir aux pâleurs de la nuit. Laissons-les, vous disais-je, où Dieu les a jetées. De la mémoire, à deux, les pages feuilletées Rendent un triste bruit! »
Les tisons, à nos pieds, fumaient à peine encore ; Le jour dans un nuage expirait au couchant. Alors, sur le galet que son reflet colore, Une femme passa, qui, de sa voix sonore, Chantait un divin chant.
Etrangère aux grands yeux, de race italienne. Elle se détachait sur la pourpre du soir; Légère, elle passait et, sans reprendre haleine. Elle chantait ce chant de la vie encor pleine De rêves et d'espoir.
Et dans l'âtre, soudain, des épaves en cendre Un dernier feu jaillit comme une langue d'or. Et tous deux, en nous-méme heureux de redescendre, Nous sentîmes aussi que nos cœurs pouvaient rendre Une étincelle encor!