LES
POËiMES DE LA MER
Le livre que voici remplace et annule une première ébauche que je publiai, en 1835, sous le titre : La Mer.
J'étais bien jeune alors. J'avais le bonheur d'appartenir à cet âge inexpérimenté où l'enfant prend pour autant d'inspirations les premières images confuses qui traversent son cerveau, et se hâte de les jeter dans le moule inachevé de ses vers. Sans soupçonner peut-être l'immensité de la tâche que j'entreprenais, et non moins candide dans mon espérance que cet autre enfant, dont parle saint Augustin, qui voulait étancher l'Océan en le puisant goutte à goutte dans une coquille du rivage, je m'étais promis de justifier autant que possible ce titre : La Mer, si ambitieux sous son apparente simplicité.
Je ne dirai point ce qu'était mon livre, obscur bégaycment d'une pensée qui cherche à se comprendre ellemême, ébauche informe et maladroite d'une plume qui se prend à courir sur le papier avant d'être allée à la rude école du style. Mais ce que je dirai, avec un sentiment de reconnaissance qui, depuis l'époque éloignée dont je parle, n'a rien perdu de sa vivacité, c'est l'accueil plein de généreuse indulgence que la critique et le public firent à mon essai. On daigna fermer les yeux sur les imperfections si nombreuses, sur les insuffisances si évidentes d'une étude juvénile. On voulut bien ne voir en elle que l'unique titre qui la recommandait : la nouveauté, sinon la témérité de la tentative. Oui, qu'il me soit loisible de le reconnaître aujourd'hui, à un intervalle de quinze ans, à une de ces distances qui permettent à Fécrivain d'apprécier le travail de son adolescence avec l'impartialité d'un juge prononçant sur l'œuvre d'autrui : ce livre, si indigent d'idées, si indécis d'allure, avait pourtant un mérite, ou, pour mieux dire, un bonheur. Sans trop s'en douter lui-même, il ouvrait une voie, il indiquait un*^ mine intacte. Sorti de la main d'un écolier, il n'était que le vague pressentiment d'une découverte; écrit par un homme de génie, il eût été l'inauguration d'un genre, la prise de possession
d'un domaine jusque-là inconnu ou néglige de la muse.
Il est un fait qui sera pour moi l'objet d'un éternel étonnement, et qui, sans doute, frappera de la même surprise les esprits dont il n'a pas encore attiré l'attention : c'est que la Mer n'a jamais eu son poëte. Gela ressemble à un paradoxe; cela n'est pourtant qu'une vérité invraisemblable.
La mer, chose singulière! a fait naître toute une nombreuse école de peinture qui se glorifie de nommer les Backhuysen, les Cuyp, les Ruisdael, les Joseph Vernet et cent autres; elle n'a donné le jour à aucune école poétique. La mer a eu, dans ces derniers temps, des romanciers, des chroniqueurs, écrivains d'un talent plus ou moins brillant; elle n'a jamais produit, elle n'a jamais possédé son poëte, son chantre spécial, exclusif. Depuis soixante siècles que la muse se promène à travers le globe, cherchant partout un thème à ses inspirations, demandant de toutes parts des phénomènes à décrire, des merveilles à raconter, des travaux, des douleurs, des héroïsmes à célébrer, la mor n'a jamais obtenu d'elle qu'un regard fugitif, que de courtes et passagères admirations.
Ouvrez les poètes des anciens jours, feuilletez ceux des siècles nouveaux ; à peine si les premiers donnent,
par intervalles, une mention à cette mer qui leur apparaît sous les traits farouches ou riants d'un masque mythologique, et il est rare que les seconds, amenés par hasard sur le rivage, s'y arrêtent plus que quelques instants. Anciens et modernes chantent volontiers les vallons, les bois, les ruisseaux; ils s'appliquent avec toute sorte de complaisances à peindre, dans lem* ensemble et dans leurs moindres détails, les mille scènes de la nature terrestre ; mais autant ils manifestent pour elle d'amour et d'admiration, autant ils témoignent pour la nature maritime d'indifférence et d'éloignement. De telle sorte que la poésie, qui, par instinct, aime l'immensité, qui, en sa qualité d'esprit ailé, musa aies, demande le grand air et le libre espace, qui est une constante et ardente aspiration vers l'infini, néglige précisément, dans la création de Dieu, le vrai domaine de l'immensité, les seuls royaumes de l'air libre et de l'espace sans limite, la grande et véritable imago de l'infini, la mer.
Faut-il achever de mettre en saillie cette singularité de l'histoù'e littéraire ? Voici ce que nous dirons encore : Chacune des principales scènes de la nature terrestre a donné naissance à une poésie qui lui est propre, à une forme de poëme qui lui est spéciale ; le vallon a produit
TÊglogue, la prairie a produit l'Idylle; la campagne, dans son ensemble, a produit les Géorgiques,les champs de bataille ont produit l'Épopée; les forêts mystérieuses, les ruines, les vieux châteaux, ont produit la Ballade; les villes ont produit la Satire, l'Épitre, l'Épigramme, le Madrigal, la Chanson, etc.; les temples ont produit l'Hymne et le Cantique; les palais ont produit le Drame; les cimetières ont produit l'Élégie; les merveilles réunies de la terre et du ciel ont produit l'Ode ; l'ode, la forme poétique par excellence, la plus sublime expression et en même temps la plus naturelle de l'inspiration humaine. La mer, la mer seule n'a pas formulé sa poésie dans un type qui lui fût comme personnel, la mer seule n'a pas créé son poëmo. Je me trompe, elle a créé la romance nautique, cette insipide et pâle romance chantée, avec clapotage de piano, par de blonds nautoniers en frac noir, par de décentes néréides à peine sorties du couvent. Il y a bien encore la Barcarolle qui appartient à la mer, comme son titre suffit pour l'indiquer, la barcarolle née, dit-on, dans les golfes italiens, de la libre et naïve inspiration des matelots improvisateurs qui se balancent sur leurs ondes. Expression familière et spontanée du génie populaire, ce petit poëme aurait sans doute droit à toute l'atten-
tion, à toute la cui'iosité sympathique des amis de la poésie, mais où trouve-t-on une vraie barcarolle? Les bateliers napolitains chantent-ils autre chose que quelques stances de l'épopée du Tasse, celles, par parenthèse, qui célèbrent les douceurs de la vie pastorale,
Intanto Erminia infra l'ombrose plante...?
Quant aux gondoliers de Venise, s'il fallait en croire le récit d'un d- nos plus spirituels humoristes, les chants qu'ils entonnent la nuit, aux étoiles, au milieu du silence des lagunes, n'auraient rien de particulièrement maritime. Dans une page digne de Sterne, ne nous a-t-on pas raconté qu'un jour un Parisien, friand do poésie locale, fit quatre cents lieues uniquement pour aller recueillir une barcarolle sur le flot adriatique, et que les premiers vers qui lui arrivèrent sur la brise du Lido furent ceux-ci :
Grenadier que tu m'affliges, En m'apprenant ton départ!...
Ce que nous venons de dire des négligences de la poésie à l'endroit de la mer, il faut le redire à l'égard des hommes de la mer, des voyageurs, des travailleurs, des héros et des martyrs de l'Océan. Ici l'étonnement redouble. S'il est, dans ce monde, une profession qui
semble mériter les affections de la poésie, c'est bien celle de marin. Selon nous, il est ici-bas trois grands et magnifiques métiers auxquels sont dus les premiers honneurs de la muse : l'agriculture, la guerre, la navigation. Laboureurs, soldats et matelots, telles sont les trois primordiales divisions de la famille humaine, les trois plus considérables catégories de notre espèce laborieuse, souffrante et glorieuse. L'humanité réside là tout entière. Sortez de ce triple cercle, vous ne rencontrez plus que des types secondaires, que des figures exceptionnelles, que des personnifications plus ou moins brillantes, plus ou moins respectables, mais, à coup sûr, moins synthétiques, moins profondément et moins radicalement humaines. Or qu'est-il advenu? La poésie, à son origine, a concentré ses prédilections sur les deux premières catégories, et la troisième lui est demeurée, dès lors, indifférente, sinon tout à fait inconnue. C'est-à-dire que la poésie a précisément oublié celle de ces professions qui réunit, en les grandissant, les fatigues, les périls, les luttes, les douleurs, les gloires des deux autres !
On me répondra, sans doute, que la mer occupe une place dans les épopées antiques; on s'empressera de me citer les navigations du roi d'Ithaque dans V Odyssée,
les voyages maritimes des Troyens dans VÉnéide. Je sais, Dieu merci, admirer de toute mon âme les colossales œuvres du génie grec ou romain; mais, tout en admirant, j'observe que la mer n'y est jamais décrite qu'épisodiquement; je remarque qu'entre ces mille scènes, si variées, les divins poëtes n'ont guère reproduit que la tempête, son phénomène le plus brutal, la tempête devenue, après eux, une sorte de banalité classique, adhérente à l'épopée comme le songe à la tragédie; je considère enfin qu'aucun de leurs chefsd'œuvre n'est spécialement consacré à la mer, qu'aucun glorieux poëme des temps anciens n'a un marin pour héros et pour drame une action nautique. Le plus grand fait maritime des temps fabuleux, l'expédition des Argonautes, a été, il est vrai, successivement célébré par trois poëtes : par un premier chantre inconnu qui usurpa le nom d'Orphée, comme tant d'autres; par Apollonius de Rhodes, poëte lourd et froid comme un grammairien, et enfin par Valérius Flaccus, servile, obscur et prétentieux imitateur du précédent; mais, je le demande, quelle trace ont laissée dans les littératures les œuvres de ces trois rapsodes?
A la rigueur, on comprend l'absence d'une poésie maritime chez les Latins. Ils n'étaient pas hommes de
mer. La navigation ne jouait dans leur organisation sociale qu'un rôle assez secondaire. Ils savaient fort bien, par occurrence et par nécessité, gagner une bataille sur mer; ils attachaient un rare prix aux couronnes rostrales; ils ne furent cependant matelots que d'occasion et en second lieu. D'origine, d'instinct, do nature, ils étaient laboureurs et soldats.- Mais cette lacune d'une poésie pélagienne, est-il aussi facile de l'expliquer chez les Grecs? Certes, s'il fut au monde un peuple essentiellement navigateur, ce fut le peuple grec; s'il existe un pays maritime, c'est la Grtce, la Grèce que la mer étreint, qu'elle découpe en mille golfes, en mille sinuosités de promontoires, d'isthmes et de détroits; la Grèce qui, par antipathie de la terre, semble s'en détacher et s'éparpiller au milieu des eaux, sous la forme d'une myriade d'iles et de rochers. D'où vient donc qu'un tel pays n'a pas donné le jour à une poésie maritime? d'où vient que dans le chœur sacré de ses vierges inspiratrices ne figure pas une muse navale? D'où vient qu'il a modulé des chants spéciaux pour les bergers, pour les soldats, pour les agriculteurs, pour les athlètes de l'hippodrome et du stade, et qu'il n'en a pas fait un seul pour les laboureurs du sillon liquide, pour les athlètes de la lice orageuse? J'imagine,
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pourtant, qu'il y aurait eu là de ravissants petits poëmes à écrire, de merveilleuses chansons à consacrer aux scènes diverses de la navigation, à l'inauguration des barques nouvelles, au départ, à la tempête, au calme, au retour; des hymnes d'invocation aux divinités de l'Océan, des odes en souvenir des victoires navales, toute une poésie insulaire aux rythmes variés, aux différents dialectes, qui eût retenti d'une Cyclade à l'autre, qui eût accompagné de ses cadences le mouvement des manœuvres à bord des trirèmes, que la mer des alcyons eût roulée à travers l'archipel comme un mélodieux mm^mure articulé, enfin, que nous recueillerions aujourd'hui encore comme une des plus naturelles expressions du génie de cette région mère, qui nous a donné le radieux modèle de tout art et de toute poésie. Laissons les temps anciens. Franchissons le moyen âge, dans lequel nos recherches n'ont rien à voir. .Arrivons aux beaux jours de la renaissance. Xous voici au xvi^ siècle. La navigation européenne a pris partout un essor immense. Les pavillons portugais, espagnol, français, anglais, danois, hollandais, flottent sur toutes les mers. Des aventuriers qui sont des géants, des pilotes qui sont des héros, partent pour les régions du mystère et en reviennent. Du septentrion au midi, du
ponant au levant, le vieux monde s'entretient, ébloui, (les grands exploits, des miraculeuses découvertes accomplies coup sur coup par les Titans de l'abîme. Partout on prononce, partout on célèbre les noms de Jilianez, de Barthélémy Diaz, de Vasco de Gama, do Cliristophe Colomb, d'Ojeda, d'Alvarez Cabrai, d'Améric Vespuce, de Nugnez Baltoa, de Fernand Cortez, de Pizarro, de Ponce de Léon, d'Albuquerque, d'André Doria. Jean et Sébastien Cabot, IV^agellan, Alvaro Mendana, Quiros, Maldonado, Walter Raleigh, Francis Drake, Jacques Cartier, ce Christophe Colomb de la France, sont l'objet des admirations, des anxiétés, des espérances universelles. Les yeux de l'humanité entière sont tournés vers la mer. On se presse à tous les rivages ; on salue d'acclamations les voiles qui émergent à l'horizon; on embrasse avec frémissement les amis qui descendent des navires victorieux. On se suspend en foule aux récits que font ceux qui ont déchiré le rideau de l'inconnu, ceux qui ont passé et repassé les flots immenses, ceux qui ont vu d'autres cieux, d'autres hommes, d'autres arbres, d'autres oiseaux, d'autres natures, ceux qui sont partis avec la seule espérance et qui reviennent les mains pleines d'éblouissantes richesses. Quel plus beau siècle dans les fastes
de la mer ! En même temps quel siècle plus propice aux transfigurations du génie poétique ! A ce moment-là, durant cette époque de tous les hasards, de toutes les tentatives, et toutes les audaces, quand l'art nautique et l'art littéraire accomplissaient simultanément des progrès gigantesques, le premier doté de la boussole depuis deux siècles, le second devenu, depuis 1440, héritier de l'invention de Gutenberg, comment se fait-il qu'aucun poëte ne se soit rencontré pour chanter l'épopée de la mer, la grande odyssée transatlantique, pour incarner, dans une personnification immortelle, le héros d'une de ces expéditions prodigieuses qui préoccupaient, qui faisaient fermenter toutes les imaginations et tenaient le vieil univers dans l'attente? Que l'on réfléchisse à ce qu'aurait pu être un tel livre ! une œuvre où la main du génie eût réuni et confondu tant d'éléments encore vierges, dans laquelle elle eût mis en scène l'Océan révélé de la veille, avec tous ses spectacles, toutes ses horreurs, toutes ses magnificences ; l'art nautique avec ses tâtonnements, ses transformations, ses témérités et ses triomphes; la vie de l'homme sur les flots, avec tout l'ensemble de ses épisodes et de ses vicissitudes nouvelles; l'abîme, en un mot, sous ses miiïe faces, et le drame naval dans son plus grandiose
et plus complet développement ! Encore une fois, comment se fait-il que nul poëte, à cette époque, n'ait entrepris une pareille tâche ?
On me murmure le nom de Luis Camoëns. L'immortel auteur des Lusiades a laissé, j'en conviens, une œuvre digne à bien des titres d'une respectueuse attention. Qu'il est loin, toutefois, d'avoir réalisé l'idéal qui nous préoccupe! Camoëns est une des principales victimes du système d'imitation, de cet esprit d'asservissement au génie ancien qui apparaît à la renaissance pour énerver et décolorer tout ce qu'il touche dans les lettres. Est-il besoin de redire, après cent autres, que l'épopée portugaise n'est qu'un lointain et pâle reflet de VÉnéide, qu'une contrefaçon hétérogène et bariolée, dans laquelle, malgré la date historique de l'action, les divinités du vieil Olympe occupent encore une grande place et viennent coudoyer les hôtes du Ciel chrétien, qui ne paraissent ni étonnés ni scandalisés de l'accointance? Dans ce poëme de transition et de transaction entre le vieux monde et le monde nouveau, il est bien rare que l'on sente passer le souffle du génie moderne. Il faut dire plus : le poëte semble n'avoir ni bien compris la nature de son sujet ni deviné les intactesrichessesqui s'offraient à lui. Ona dit de La Hen-
riade^ avec beaucoup d'esprit et de vérité, que les chevaux n'y trouvaient pas d'herbe à manger. On pourrait presque dire des Lusiades que les vaisseaux de Gama trouvent à peine de l'eau poui' y flotter. A proprement parler, l'Océan n'est que le grand chemin par où le héros se rend à son but. Étrange et funeste pouvoir du génie antique sur les esprits qui s'inféodèrent à lui : voilà un écrivain qui avait pratiqué la mer autant qu'aucun de ses contemporains, un poëte issu d'une famille de navigateurs, le fils d'un capitaine qui venait d'accomplir les plus grandes traversées réalisables de son temps, un homme enfin presque aussi célèbre par ses destinées et ses infortunes maritimes que par son propre poëme, et cet homme ne nous parle presque pas de l'élément sur lequel il a vécu. Il aime mieux nous raconter des intrigues de cour, des aventures de palais, sans intérêt et sans éclat. Son œuvre, destinée à célébrer un des plus grands souvenirs de l'histoire océanique, est une œuvre à peu près exclusivement terrestre. A l'exception du quatrième et du cinquième • haut, dans lesquels nous assistons avec bonheur à diverses scènes de navigation empreintes d'un rare talent descriptif, nous sommes presque incessamment promenés en terre ferme. C'est toujours la terre, à
moins que ce ne soit le ciel mythologique ou le paradis chrétien. Non seulement le poëte néglige de reproduire, dans leur simple AM'rité, les grands tableaux de la vie navale, les nouveaux et surprenants spectacles de la mer, il ne songe pas même à dessiner la physionomie d'un do ses héros. Et cependant quelle figure plus curieuse à étudier, quel rôle plus attachant et plus original que celui d'un de ces chercheurs de mondes qui furent les contemporains et les amis de Gamoëns! quel type plus digne d'un attentive observation et d'une ardente sympathie que le type du marin au xvi® siècle ! Singulier mélange de qualités rares et de vertus contradictoires, homme tour à tour aventureux jusqu'à la folie, prudent comme la sagesse, inspiré comme le génie, à la mer plus sobre et plus austère qu'un anachorète, à terre plus voluptueux qu'un don Juan; ici, animé de la foi d'un apôtre; là, déployant l'intrépidité d'un héros; épris de gloire, de liberté, de fortune, et, s'il faut subir obscurément des douleurs, des disettes, des tortures sans nom, dévoué, soumis, résigné comme un martyr.
Je me hâte d'arriver aux temps actuels, et j'interroge à son tour notre muse sur l'usage qu'elle a fait de la nature océanique. Ici, je l'ai déjà dit, les prosateurs no
me font pas défaut. Ceux d'entre eux qui se sont attachés particulièrement à la contemplation des œuvres de Dieu pouvaient-ils fermer les yeux aux majestés et aux grâces de l'Océan? Bernardin de Saint-Pierre, le premier, et, après lui. Chateaubriand, nous déroulent de belles pages dans lesquelles ils ont décrit, çà et là, de saisissants phénomènes maritimes, ou raconté, avec leur talent si applaudi, les épisodes de leurs traversées. Puis s'étale devant nous une multitude de productions plus ou moins ingénieuses, chroniques et romans, dont un grand nombre, sous prétexte de s'adresser aux gens de mer, sont écrits dans une langue inintelligible à terre; dont quelques-uns sont de véritables chefsd'œuvre d'invention, de style, de talent pittoresque. Nous ne nommonspasles maîtres du gem'e. Leurs noms, comme leurs œuvres, ne sont-ils pas dans toutes les mémoires? Toutefois, si la vraie littérature a le droit de revendiquer plusieurs de ces productions, en est-il de même de la poésie? Non, si l'on donne à ce mot de poésie sa véritable et rigoureuse signification; non, s'il est question de la poésie qui, par les savants artifices de sa forme, élève et complète l'inspiration, en un mot, de la poésie rythmique. On aura beau dire et beau faire, le plus admirable roman du monde ne vaudra jamais
y Iliade^ la fiction la plus dramatique du plus habile prosateur sera toujours placée, aux yeux des experts, à une respectueuse distance de VÉnéide, qui, pour l'intérêt, ne vaut pas un conte de nourrice.
Cela dit, cette absence d'une poésie maritime constatée chez nous comme chez les anciens, je ferai remarquer, en passant, une autre singularité littéraire, qui, celle-ci, appartient en propre à notre histoire contemporaine.
De nos jours, nul ne l'ignore, la poésie a recruté de nombreux adeptes dans les classes populaires. Les ateliers, les mansardes, les usines, les chantiers, ont vu éclore avec étonnement tout un essaim de chantres harmonieux. Chaque profession a été fière de compter dans ses rangs un agrégé de la muse. Je ne vois guère, à un premier coup d'œil, que les matelots qui n'aient pas fourni leur représentant à la lyrique phalange. D'où vient cela? comment expliquer que la profession la plus naturellement poétique soit à peu près la seule restée en arrière d'un mouvement littéraire si digne d'attention? Ce ne sont assurément ni les émotions ni les loisirs qui manquent aux gens de mer pour qu'ils éprouvent le désir d'aligner, comme leurs frères du rivage, des rimes appelées à une sympathique popu-
larité. J'imagine que s'il est une destinée propice à la rêverie, favorable aux développements de l'imagination et de la pensée, c'est celle de l'homme que le vent promène éternellement sur les solitudes des océans; de l'homme qui, la nuit, veille aux étoiles, qui voit se lever tant de rayonnantes aurores, se coucher de si magnifiques soleils dans les ondes tropicales; qui, chassé par les tempêtes, songe avec une poignante tristesse aux tranquilles douceurs des collines natales; qui est descendu sur tous les rivages, qui a frayé avec tous les peuples, qui a noué et dénoué sous tous les points du ciel des amours éphémères, de fugitives amitiés. Pour ma part, j'ai mille fois porté envie à cet homme; au gabier surtout, au gabier sans cesse juché dans sa hune aérienne, coq vivant de ce clocher voyageur qui s'appelle un mât, sentinelle perdue dans les nuages, vigie solitaire placée au sommet du vaisseau, comme le soldat argien veillant au faite du palais d'Agamemnon. Est-il pour la muse un belvédère mieux choisi que la hune ? Pas une strophe, cependant, pas un distique n'est tombé de là. Nous avons regretté l'absence d'une poésie maritime chez les anciens. Nous avons signalé la même lacune chez les modernes. Faut-il chercher la cause d'un fait si digne d'attention?
Cette cause, on la trouverait peut-être tout entière dans l'impression que la mer produisait sur les anciens. A leurs yeux, la mer n'était pas ce qu'elle est aux nôtres. La navigation, naissant à peine, ne leur ayant point encore permis de se familiariser avec l'abîme, ils ressentaient nécessairement à son aspect une crainte que n'éprouvent plus les générations nouvelles. L'Océan devait leur apparaître comme une terrible et formidable puissance, comme une force aveugle, comme un indomptable élément, avec lequel l'homme, si chétif tant qu'il est réduit à ses facultés corporelles, se trouvait impuissant à lutter. L'Océan, d'une autre part, était pour eux tout peuplé de divinités jalouses, dont l'homme ne pouvait toucher et explorer le domaine sans commettre un audacieux empiétement, sans se rendre coupable d'une violation sacrilège. Nombreux sont les témoignages à l'appui de cette opinion, que l'on trouverait dans les poètes antiques et surtout dans Homère, le plus sincère, le plus transparent interprète de la pensée primitive. Ils se résument éloquemment dans les premières paroles que Mercure adresse à Calypso en arrivant dans son île, au cinquième livre de Y Odyssée :
« Tu me demandes, ô déesse, quel projet amène un dieu dans ton île? Je te répondrai sans détour, puis-
que tu me l'ordonnes, Jupiter m'envoie ici malgré moi. Qui oserait, en ofTet, traverser volontairement ces eaux immenses et salées? Là ne s'élève aucune ville, etc. »
Ainsi, voilà un diuu, un dieu qui a des ailes aux talons, le dieu voyagom' par excellence, qui déclare qu'il faut y être contraint pour s'aventurer sm' la mer. Le témoignage n'est-il pas suffisant? Nous dirons plus : les épithèues que l'Océan reçoit d'Homère sont à peu près invariablement des épithètes de respect, de terreur ou de répulsion. C'est l'Océan divin, c'est la mer mugissante, c'est la mer ténébreuse, qualifications indistinctement appliquées à l'abîme, dans le calme comme dans la tempête, dans les peintures du jour comme dans celles de la nuit. Aux yeux de l'immortel rapsode, la mer est noire, même à midi par le plus beau temps.
« Quand le soleil est parvenu jusqu'au milieu du ciel, dit Calypso dans le quatrième livre, l'infaillible Protée s'élève au souffle du zéphyr du fond de l'Océan, et il est voilé par la noire surface de la mer frémissante. »
Enfin, c'est la mer stérile, c'est-à-dire le domaine de la faim et de la soif. Cette épithète de stérile, qui revient si fréquemment sous le burin d'Homère, me paraît d'autant plus remarquable, qu'elle offre une apparente con-
tradiction avec l'idée de fécondité que les naturalistes primitifs attribuaient à la mer. Nul n'isfnore que, dans l'opinion d'une nombreuse école philosophique, opinion si spécieuse qu'elle a toujours occupé une place honorable dans la science, la création entière était graduellement sortie des flancs de l'Océan; c'est cette paternité magnifique qui se symbolisa dans la naissance de Vénus et fut exprimée par le paler Oceanns^ appellation si familière à la langue de Virgile. IJu reste, entre le jialcr Oceanns et la mer stérile, entre deux qualifications si opposées, la contradiction, nous l'avons dit, n'est qu'apparente. Rien de plus facile que d'en concilier les deux termes : la mer féconde à l'intérieur, stérile à la surface. Et, en effet, cette stérilité des flots ne pouvait manquer de préoccuper singulièrement les gens à une époque où l'alimentation nautique rencontrait encore tant de difficultés.
On pourrait, nous dira-t-on, vous opposer divers passages des poètes grecs dans lesquels la mer se présente sous des couleurs plus riantes. Sans doute. Les Grecs, par intervalles, admirent les grâces de l'Océan; mais, si nous osons le dire, c'est avec une sorte de contrainte. Ils les contemplent du rivage, ils les aiment à distance, prudemment, à peu près comme on aime à voir de
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loin les câlineries d'un tigre. Si le monstre leui* sourit, c'est bien, ils notent le sourire, mais ils n'en demeurent pas moins dans une attitude de réserve et de suspicion. Les Grecs étaient gens à se connaître en perfidie. Bref, le sentiment général, le sentiment persistant qu'ils éprouvent vis-à-vis de la mer est toujours celui de la terreur, et ce sentiment, ils le transmettent aux Ro mains, qui, par l'organe d'Horace, l'expriment à leur tour d'une laçon si saisissante : Illi robur cl ses triplex... Il y a là, dans l'ode latine, une vingtaine de vers où chaque mot porte coup, où l'antipathie pour la mer arrive jusqu'à l'exécration, où l'homme qui s'embarque est considéré comme un audacieux bandit, où le navire lui-même n'est accusé rien moins que d'impiété. Impiœ non tangenda rates transiliunt vada.
Voilà, ce me semble, l'éloignement des poètes anciens pour la mer suffisamment expliqué. Nous demanderat-on l'interprétation du même éloignement de la part des poètes modernes? Eh! mon Dieu, rien de plus simple : pure affaire de tradition. Les anciens ont peu parlé de la mer, dont ils avaient pem*; les modernes, aguerris avec elle, n'en ont guère plus parlé, par imitation des anciens. Les premiers respectaient l'Océan, les seconds ont respecté les premiers. Voilà tout. Quel est
le téméraire novateur qui eût osé, avant l'ère poétique qui s'ouvre avec ce siècle, embarquer sa muse sur un élément littéraire au bord duquel s'était arrêtée la mus(! antique? Certes, celui-là aurait eu un cœur de chêne, un rohiir et ses triplex circa pectus.
Maintenant, disons ceci bien haut, pour prévenir toute fausse interprétation de notre pensée : si l'on ne trouve ni dans la poésie antique ni dans la poésie moderne aucune œuvre capitale exclusivement consacrée à la mer, en revanche on rencontre, par intervalles, dans l'une et l'autre, des détails isolés, des peintures fragmentaires, où quelques-uns des principaux aspects des flots sont admirablement décrits. N'était que nous avons déjà dépassé les limites ordinaires d'une préface, nous voudrions indiquer ici les plus remarquables passages des poètes anciens et nouveaux touchant la nature maritime. II y aurait là, nous le croyons, une étude à entreprendre, intéressante et féconde en curieux rapprochements, une instructive revue à travers les générations httéraires, depuis Alcman, le lyrique grec de je ne sais plus quelle olympiade, qui, dans son beau dialecte dorique, appelait fleur des vagues l'écume de la rive, jusqu'au poëte anglo-normand, Robert Wace, qui, dans Artus de Bretagne, dans le Roman de Rou,
dans la Clironiqiie des ducs de Normandie^ consacre de nombreuses mentions aux voyages maritimes du xii^ siècle; depuis l'auteur des Troyennes, chantant : « 0 brises, brises de la mer, où me conduisez-vous? jusqu'au sire Adam le Roy disant :
Cudos s"en retourna arrière, Car la mer li estoit trop fière,
jusqu'à Guiot de Provins décrivant la boussole en vers ingénieux; depuis le sucwe mari lyiagno de Lucrèce, jusqu'aux rimes toscanes de Francesco Barbarino; depuis Virgile, dont chaque épithète vaut un tableau de maître : mare wlivuliim, casruleum mare^ etc., jusqu'à l'auteur anonyme de la chanson matelote du manuscrit de Cambridge, curieux spécimen de la littérature anglaise au xiv^ siècle, ou jusqu'au mélancolique auteur, également inconnu, de la complainte d'Ecosse, qui, vers 1550, vient demander au spectacle de la mer la distraction des maux dont sa patrie est affligée; depuis lord Dorset, auteur d'une charmante chanson de marins anglais : « A vous, mesdames, qui êtes à présent sur terre, nous qui sommes sm* mer nous écrivons...» jusqu'à lord Byron, qui, dans Le Corsaire et dans Childe Harold,&.dTe&s,e à l'Océan de si magnifiques
vers; depuis Salomon Gesner écrivant en Suisse, probablement au bord de la Mer de Glace, son froid poëme du Premier Navigateur, jusqu'au Provençal Esménard, qui rédigea ce livre de .La Navigation où brillent toutes les qualités de la poésie de l'Empire; enfin, jusqu'à nos grands poètes contemporains, qui, presque tous, ont éloquemment salué la mer en passant, mais dont aucun ne lui a voué un culte particulier.
Abrégeons. Le livre des Haimonies de la mer, que l'on demanderait vainement aux lettres antiques et modernes, avons-nous la présomptueuse pensée do l'apporter au public? A Dieu ne plaise. Ce n est pas quand on est aussi pénétré que nous le sommes du sentiment de sa faiblesse que l'on se méprendrait à ce point sur le peu qu'on a fait. Non, ce livre n'est pas le poëme de l'Océan tel que nous l'avons rêvé parfois, et que nous aurions voulu tenir de quelque magistrale main.Ce livre est tout simplement un recueil d'esquisses maritimes, une collection d'études, écrites par intervalles, sous l'inspiration tenace d'une même pensée, et réunies entre elles, plus ou moins étroitement, par le lien d'une commune origine.
Un dernier mot, et, bien qu'il en coûte, un mot tout personnel.
S'il était, par hasard, quelques lecteurs amis qui eussent gardé un souvenir des deux ou trois volumes d'essais que je publiai de 1835 à 1840, peut-être s'étonneraient-ils d'en retrouver ici un petit nombre de lambeaux, et si tant est que la chose demande une explication, la voici : environ dix ans après avoir livré à la publicité ces premières ébauches de ma jeunesse, j'eus, dans un joiirde désœu\Tement, la fantaisie de les revoir. Je jugeai ma création, et, avec une triste variante de la Genèse, je vis qu'elle était mauvaise. Je jetai au feu mes trois volumes, avec le sentiment de satisfaction que l'on éprouve à consommer un acte de justice. Toutefois, comme il y avait çà et là, dans le triple recueil, certains fragments dont la pensée ou la forme me semblait moins condamnable que le reste, je crus pouvoir, sans excès de faiblesse, les sauver du désastre. L'illustre autem* des Confidences nous raconte qu'il aperçut, le soir d'un jour de tempête, un pauvre pêcheur d'Ischia sur la plage de son île, lequel retirait des flots quelques rares débris de sa barque submergée, la poulaine, une vergue, deux ou trois minces planches, poui' les faire entrer dans la construction d'un nouvel esquif. Je fis comme le malheureux Napolitain. Rien ne rend industrieux comme la pauvreté.
Il no mo reste qu'à invoquer sur cette nouvelle tentative l'indulgence déjà éprouvée du public. Quelque jour peut-être, une œuvre plus grande et mieux achevée, un livre vraiment digne de s'intituler Le Pocme de la Mer lui sera offert par un plus habile. J'applaudis d'avance au chef-d'œuvre futur, au majestueux vaisseau qui parcourra l'espace et résistera aux assauts des vents contraires. Ce que j'ose aujourd'hui livrer aux flots, par un temps bien chargé de nuages, c'est, je viens de le dire, une fragile barque charpentée grossièrement et formée de pièces mal jointes; mais, fût-ce moins encore, fût-ce l'informe radeau du sauvage, fût-ce l'arbre de la rive creusé par une main novice et qui va sombrer sous la première lame, je m'en consolerais, en songeant que la navigation a débuté par là.
Ce livre résume en quelque sorte pour l'auteur toute une longue phase de sa vie. Il en ébauchait les premières pages aux plus fraîches heures de l'adolescence, il en écrit la dernière à un âge où la jeunesse n'est plus qu'un souvenir.
Au moment de le présenter au public, sous une forme nouvelle et définitive, je désirerais qu'il me fût permis de remonter un instant à son origine; non, certes, que son importance réclame ni même justifie un semblable retour vers le passé; mais il est des souvenirs qui semblent porter avec eux leur excuse; on se sent d'autant plus attiré vers eux que le temps les éloigne davantage; et, pour peu qu'ils se rattachent à des objets disparus à jamais
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du monde, ils se trouvent comme placés sous la protection d'un sentiment religieux.
La maison de mon père s'élevait autrefois dans la partie la plus antique de Marseille, à l'extrémité même du rivage. Toutes les villes maritimes ont de ces quartiers voisins du flot, recherchés de préférence par d'anciens marins, qui, désormais retirés à terre, ain^ent à avoir une fenêtre ouverte sur les espaces jadis parcourus. A peu près étrangers au reste de la cité, les habitants se reconnaissaient à un air caractéristique — l'air maritime. Il en était de même des maisons; le visiteur qui, venu des autres quartiers de la ville, pénétrait dans ces modestes habitations, y remarquait dès le seuil une propreté irréprochable, vertu contractée à la mer; il s'y préoccupait aussi d'un arôme étrange, odeur particulière à l'intérieur des navires. Les honneurs étaient faits par de gracieuses femmes, que leur fortune ordinairement étroite n'empêchait pas de pratiquer une généreuse et souriante hospitalité : sur une nappe lestement dépliée, elles se hâtaient de vous ofîrir sorbets, confitures des îles, tafia de la Martinique, et profitaient de l'occasion pour vous
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montrer les belles étoffes du Levant, les fines gazes? de la Chine, les parures de corail, les mille riens exotiques, rapportés en cadeaux par leurs maris ou leurs frères; tout cela dans de petits salons au rezde-chaussée décorés de trois ou quatre peintures au lavis, bricks et goélettes à la voile qu'un pinceau scrupuleux orna de tout l'appareil de leurs agrès. Sans être marin de profession, mon père avait accompli dans sa jeunesse plusieurs grandes navigations. Ni l'Inde ni les Amériques ne lui étaient inconnues. Quoique redescendu de bonne heure au rivage, il avait gardé de ses lointains voyages une sympathie constante pour les gens de mer, et de nombreuses relations parmi eux. Il n'était pas rare de voir arriver chez nous des hommes connus autrefois sur le pont d'un navire par le chef de notre famille, compagnons de fortune qui profitaient d'un séjour à terre pour venir serrer la main du fidèle ami. La plupart étaient des capitaines, quelquesuns de simples matelots, également sûrs d'un bon accueil. On les fêtait, on les entourait, on les retenait au repas du soir; et là, dans une salle basse ornée de curiosités nautiques, Dieu sait tout ce qui
s'échangeait de mutuelles réminiscences, de récits parfois bien émouvants, entre les convives et leur hôte. Enfant, je recueillais leurs propos avec l'attention passionnée du premier âge; et, quand sonnait, à rhorloge de l'escalier, l'heure où ma mère me ramenait à mon étroite chambre, j'éprouvais, à perdre la suite de l'entretien, un chagrin, une angoisse, qui me semblait la plus dure des épreuves.
Hélas! j'en ai depuis connu bien d'autres : j'ai vu, pour n'en redire qu'une, j'ai vu tomber, sous le marteau démolisseur, cette humble maison paternelle où revivaient pour moi de chères et saintes ombres. Comprise dans la ruine de l'ancienne ville, elle eut à partager le sort de tant d'autres demeures dont les vieux habitants cherchent aujourd'hui la trace. Douce et paisible maison! avec elle, c'était ma jeunesse qui s'écroulait; avec chacune de ses pierres, c'était une image sacrée qui tombait en poudre.
Je disais donc que la maison de mon père fut longtemps le rendez-vous de ses anciens compagnons de voyage. Braves et honnêtes figures, fatiguées par les durs travaux, bronzées par le hâle
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marin. Il y avait là toute une galerie mouvante dont chaque physionomie resta gravée dans ma mémoire : une entre autres, celle d'un Italien, capitaine d'un brick fin voilier, homme plein de sève et de verdeur, qui allait et venait des Antilles à Marseille, de Marseille aux Antilles, aussi lestement que j'allais, moi, de notre seuil à l'école voisine. Il était natif de Gênes et s'appelait Julio Tini. Fils d'une bonne maison, il avait reçu, dans un collège de sa ville, la meilleure éducation classique du temps; et depuis lors, chose merveilleuse, il s'était jeté dans mille étranges aventures, avait franchi vingt fois l'Atlantique, sans que les bourrasques de la vie ni les vents de la mer eussent emporté de sa mémoire un vers de Virgile ou d'Horace.
Il fut tout heureux, lorsque je commençai à traduire ces immortels poètes, d'avoir une occasion de faire parade de ses souvenirs. Mainte fois, à la veillée, il m'attirait entre ses genoux, et, l'œil allumé d'une sorte d'enthousiasme, la voix haute et solennelle, il récitait, sans une hésitation, des centaines de vers de YEnéide, auxquels son accent italien et sa déclamation chantante prêtaient
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comme une harmonie et une vérité de plus. Son chagrin était de ne savoir que les six premiers livres de l'épopée latine. Longtemps après sa sortie du collège, il voulut, pour compléter sa richesse, apprendre les six autres; mais, en dépit de ses efforts, il y réussit mal, et il en gardait rancune à son cerveau : « Vieille cire durcie, murmurait-il, qui ne reçoit plus ^es empreintes ! »
Plus tard, il apprit ou devina que son jeune auditeur ébauchait çà et là, dans l'ombre, quelques vers en langue française. A dater de ce jour, une idée s'empara de lui. L'épopée étant à ses yeux la plus noble tâche à laquelle se pût vouer une muse, il conçut l'ambition de me faire écrire un poëme du genre épique. Le plus difficile était le choix d'un héros, et cette difficulté n'existait pas pour lui : en sa qualité de Génois, il m'offrait un nom tout trouvé : celui de son compatriote Christophe Colomb.
Je crois bien que, de prime abord, dans les généreuses illusions d'un âge où nul sommet ne parait inaccessible, la pensée du bon Julio Tini ne fut pas sans m'enflammer quelque peu. Cependant, soit
que l'enfant comprît dès lors vaguement que l'épopée était désormais un moule hors d'usage, soit plutôt que le sentiment de ma faiblesse me ramenât à de moins hautes visées, je ne tardai pas à me récuser, donnant pour prétexte à mon vieil ami qu'il n'appartenait qu'à un Italien de chanter l'immortel Colomb dans sa propre langue.
Il partit un jour, et je ne l'ai plus revu. Mais, si je pus, à son départ, éloigner tout à fait le rêve d'une grande épopée nautique, il ne m'était malheureusement pas aussi facile de secouer les obsessions premières de la muse. A ce qu'on nomme ainsi, c'est-à-dire à ce besoin d'observer, de peindre, de chanter, qui tourmente à son réveil toute jeune imagination, il fallait trouver une matière; et où l'aurais-je plus naturellement cherchée que dans un élément dont j'étais pour ainsi dire enveloppé? Non seulement la mer occupait autour de moi toutes les pensées, résonnait dans toutes les paroles, elle était aussi l'éternel et unique spectacle de mes yeux. J'en étais si rapproché, que le moindre vent jetait jusque dans ma chambre la poussière saline de ses flots, et que j'entendais, la nuit, de mon alcôve,
même dans les plus grands calmes, le bruit de sa respiration haute et large.
De ma fenêtre, assez semblable à l'étroite ouverture d'un sabord, on voyait trois choses qu'embrassait un même coup d'œil : le dôme de la Major (ancienne cathédrale de Marseille); l'enclos d'un cimetière abandonné, attenant à la vieille église, et enfin, eL surtout la vaste mer qui remplissait tout l'horizon. Aujourd'hui, de ces trois choses, les deux premières n'existent plus, elles ont eu le même sort que la maison paternelle et que la plupart des édifices voisins; la mer seule est restée; et encore, si profondément refoulée, si bouleversée dans la configuration de ses rivages, que l'œil se fatigue ^'ainement à rechercher les lignes primitives.
Ce n'était pourtant pas un tableau sans charme que celui qui s'encadrait dans ma haute lucarne, que la vue de cette église vénérable dont les tours carrées se dessinaient sur le fond bleu des eaux, de ce campo-santo soUtaire où les rafales du mistral secouaient en automne les croix de bois et les hautes herbes, et de cette mer qui venait, libre de tout obstacle, dérouler ses écumes sur des lits de sable.
A qui les regardait de mon observatoire, il semblait que ces trois parties d'un même tableau s'étaient rapprochées et confondues pour se prêter de mutuelles harmonies, ou plutôt que le vieux temple et le vieux cimetière n'étaient là que pour ajouter une pensée divine aux perspectives infinies de l'horizon.
Sans cesse regardée, admirée sous ses mille faces, la mer fut donc pour moi quelque chose d'assez semblable à une première passion de la vie. Dès lors, comme il arrive à la plupart des imaginations studieuses, j'aurais voulu recueillir dans les livres de nombreuses images de l'objet sur lequel se fixaient mes contemplations. Nulle part je ne trouvais ce que j'aspirais à découvrir, une œuvre poétique uniquement et exclusivement inspirée par la mer, une suite de tableaux pris sur nature, et toujours d'après ce modèle si uniforme en apparence, en réalité si changeant et si mobile; un livre enfin où l'auteur aurait su, ainsi que nous le disions ailleurs, « traduire librement, au gré de l'heure, au gré du vent qui souffle, une partie des impressions sans nombre que les âmes rêveuses ou passionnées reçoivent de
ses flots; donner une forme plus précise à ce vague sentiment de l'infini que tous éprouvent devant elle; étudier, expliquer, commenter, au profit du voyageur qui fend la vague, au profit du passant qui longe la rive, ce magnifique élément dont Dieu fit la plus grande moitié de sa création ».
C'est ainsi, on le voit, que germa la pensée de ce livre; c'est ainsi que j'en écrivis les premières ébauches dans ces années de candeur et d'enthousiasme qui donnent à nos œuvres l'accent de la jeunesse. Heureux les livres qui ont un pareil accent ! Le public les accueille toujours avec une particulière faveur, et l'auteur lui-même, parvenu au déclin de sa carrière, se sent plus d'une fois ramené vers eux, car ils lui rappellent ce que la vie a de meilleur, les commencements et les espérances.