‹ Théâtre complet (volume 2)Chapitre 8 sur 96 · LE TRAVAIL · texte numérisé non relu

LE TRAVAIL

Poëto errant au bord de cette mer profonde, Suspends le pas et vois... vois ce que fait son onde En fondant sur la grève, elle y prend au hasard Quelque caillou grossier qui gisait à l'écart, De silex, de granit quelque rude parcelle, La détache du sol et l'entraîne après elle. Et la plonge au milieu des sillons blanchissants. Puis, sans compter les jours, ni les mois, ni les ans, Que l'abîme en fureur se soulève ou qu'il dorme, De cet obscur débris elle épure la forme. Obstinée à sa tâche ainsi qu'un ciseleur. Sans cesse elle y revient; à l'égal d'une fleur, L'arrondit, l'amincit, l'émaille et la colore,

La prend et la rejette et la reprend encore, Jusqu'à ce qu'elle en fasse un de ces fins cailloux, Bleus, polis, doux à l'œil, au toucher non moins doux, Que les petits enfants conduits sur le rivage Cherchent avec l'ardeur naïve de leur âge, Qu'ils trouvent, ô merveille ! et qu'au fond de la main A leurs amis jaloux ils montreront demain.

Poëte, fais ainsi : choisis quelque pensée Loin des sentiers battus errante ou délaissée. Qu'un art laborieux, qu'un soin toujours nouveau, Le jour, la nuit, longtemps la roule en ton cerveau. N'épargne au saint travail que soutient l'espérance Nul effort, nul souci, — pas même la souffrance. Rêve une autre couleur, cherche un autre contour... Tu seras trop payé si l'on te doit un jour Un de ces vers heureux, marqués d'un peu de gloire, Dont les hommes charmés décorent leur mémoire!

IT

Usque hue veuics et nou procèdes ampliiis.

Job, ch. xxviii.

Pourquoi, d'une vague implacable,

Vieil Océan, viens-tu toujours

Battre de ta prison de sable

Les indestructibles contours?

Tu perds ton temps, tu perds ta peine;

Ne vois-tu pas que cette arène

A ta colère sert de frein?

Que tu viens t'épuiser contre elle

Comme un enfant dont la main frêle

Heurterait des barreaux d'airain?

Est-ce pour frapper d'épouvante Les peuples rangés à tes bords

Que sur ta falaise mouvante Tu rejaillis avec efforts?

Mais nul n'a peur de ta menace; Chacun de nous choisit la place La plus voisine de tes flots.

Insoucieuses et tranquilles, Tu vois jusqu'au sein de tes îles Les nations vivre en repos.

Gesse donc, ô mer en démence.

De bondir ainsi contre nous.

N'as-tu pas tout le gouffre immense Pour y déchaîner ton courroux?

Épargne enfin ces vieilles rives Que de tes lames convulsives Le choc trop longtemps ébranla :

Ta colère est stérile et folle ; Car tu sais bien qu'une parole A dit : « Tu t'arrêteras là ! »

Tu le sais bien! mais non, peut-être As-tu perdu le souvenir De l'heure lointaine où ton maître Fit ces bords pour te contenir;

Et peut-être as-tu, pour ta gloire,

Gardé seulement la mémoire

D'un jour plus fameux et plus grand,

De ce jour où ton flot sublime

Se dressa du fond do l'abimc

Et partit comme un conquérant!

L'impie orgueil, le vice immonde Gagnaient partout le genre humain; L'iniquité, reine du monde, L'avait pris déjà dans sa main.

Dieu se leva : « Faisons justice!

Il est temps que j'anéantisse Les œuvres d'un globe pervers.

Et que le châtiment efface Jusqu'aux vestiges de la race Qui profane cet univers! »

Il dit, et les cieux s'obscurcirent; La nue ouvrit ses noirs trésors, Et tes ondes, ô mer! frémirent Et s'élancèrent de leurs bords; Et les nations refoulées, Devant les eaux amoncelées.

Partout reculèrent d'horreur; Mais, hélas! que servit la fuite?

Les eaux étaient à leur poursuite, Coui'ant plus vite que la peur.

Le monstre avait rompu sa chaîne; De sa cage emportant les gonds, Terrible, il franchissait la plaine Retentissante sous ses bonds.

Loin de ta plage escaladée, Tu broyais, ô mer débordée, Arbres, maisons, champs nourriciers, Tes vagues roulaient sur la terre Comme des chariots de guerre Traînés par de fumants coursiers.

Alors, à travers les campagnes, On vit, comme de grands troupeaux, S'enfuir vers les hautes montagnes Les peuples chassés par les eaux.

On vit la race humaine entière Assiéger, sombre fourmiUèro, Les plateaux des monts trop étroits; Pressés, entassés par cent mille,

LE DÉLUGi;.

Le fort étouffant le débile,

Les sujets marchant sur les rois.

Prêtresses des plaisirs infâmes, Pontifes des dieux imposteurs, Soldats superbes, faibles femmes, Tout se rua vers les hauteurs.

Des grands bois tout gravit les tiges; Chacun — tels étaient leurs vertiges!

Emportant son plus clior trésor, L'amant sa complice adorée.

Le pauvre marchand sa denrée.

L'avare son sac gorgé d'or.

0 désespoir! le flot approche, Le voici fumant et grondant.

Gravissez encor cette roche !

Étreignez ce rameau pendant! — • Vers des retraites inconnues, On vit jusques au sein des nues S'élancer les pâles humains.

Et, surprises dans ces retraites.

Les mères dresser sur leurs têtes Leurs enfants novés dans leurs mains.

En vain les vierges éperdues Tombent et roulent à genoux, Et de leurs pâles mains tordues Conjurent le flot en courroux :

Sourde à toute voix qui l'implore, L'onde impitoyable dévore Tout ce qui s'oppose ù son cours.

Sans reprendre une fois haleine, Elle a conquis plaine sur plaine, Et sa fureur monte toujours.

Elle monte, et, du ciel qui penche Toutes ses urnes à la fois, L'averse en cascades s'épanche Et des cités crève les toits.

A l'eau des mers qui s'amoncelle S'unit partout l'eau qui ruisselle Du réservoir des cieux béants; Partout descendent les nuages.

Et partout monte sur les plages L'éruption des Océans.

Elle monte, elle écume, elle entre :

Où fuir encore? où se cacher?

Elle atteint le lion dans l'antre, Et chasse l'aigle du rocher.

Adieu les palais et leurs hôtes !

Adieu les villes les plus hautes !

Adieu donjons! temples, à bas!

Aux lieux où régnait la luxure, Les morses cherchent leur pâture.

Et le phoque y vient mettre bas.

Sous les trombes, sous les tonnerres.

Et sous les vents et sous les eaux, Craquent les palmiers centenaires, S'émiettent les monts en morceaux.

L'aspect du globe se transforme :

Ce n'est plus qu'un fantôme énorme Qui n'a ni couleur ni contour.

L'espace, envahi par les vagues, Se perd en des horizons vagues Éclairés d'un sinistre jour.

Et pêle-mêle, à leur surface.

Flottent cadavres et mourants, Et débris que le flot amasse.

Qu'il roule au hasard des courants.

98 LES POii.MES DE LA MER.

Et par troupeaux, le cerf qui brame, Le tigro, l'ours, l'hippopotame Et le mammouth démesui'é; — Et, fatigué d'un vol suprême, Du haut des cieux l'aigle lui-même Au goufTre amer tombe effaré!

Plus de rivage, plus de digue!

Rien que la mer, la mer partout, Qui se répand, qui se prodigue D'un bout du globe à l'autre bout.

Dans son élan que rien n'arrête, Elle gravit, de crête en crête, Les monts les plus audacieux; Toujours, encore, sans relâche, Jusqu'à ce que son onde cache Le pic le plus voisin des cieux!

Triomphez donc, vagues sublimes!

Chante ta victoire. Océan!

Tu foules les plus fières cimes :

Atlas, Himalaya, Liban!

Dans ton sein les cèdres superbes

Sont affaissés comme des herbes

Et tremblent comme des roseaux.

Ta vague est partout répandue; Tu promènes sur l'étendue La masse immense de tes eaux.

Triomphe! à ce moment, le globe

C'est toi seul, c'est ton flot uni.

Triomphe! des plis de ta robe

Tu vas balayant l'infmi!

Auteur du plus grand des désastres,

Tu jettes jusqu'au front des astres

Ton écume au rire insultant!

Rien, plus rien sur ton eau sans borne,

Si ce n'est un navire morne

Qui semble un sépulcre flottant.

Mais, en proclamant ta victoire, Hâte-toi surtout d'en jouir, Car l'heure unique de ta gloire Sera prompte à s'évanouir.

Bientôt, abaissé de ce faîte.

Tu devras rendre ta conquête Et redescendre de si haut.

Pour que ton onde se retire.

Que faut-il? il faut un zéphire Et la volonté du Très- Haut.

Le zéphyr souffla : les nuées S'ouvrirent au septentrion; Dieu sur les eaux diminuées Fit descendre un premier rayon Le sol reparait; la grande Arche Arrête son saint Patriarche Sur un sommet d'où l'onde a fui; Il sort, il offre un sacrifice Au Dieu terrible, au Dieu propice Qui sauva tout un monde en lui.

Éloignez- vous, derniers orages!

L'Éternel, entr'ouvrant les cieux, Déploie au milieu des nuages Les couleurs d'un arc radieux.

La terre dans cet arc immense Admire un signe de clémence, Tandis que l'Océan domptéj Ne voit dans le céleste emblème Qu'un joug imposé par Dieu même A son fol orgueil révolté.

Viens donc, viens donc de tes rivages Assiéger les âpres contours; Ronge tes bords, mine tes plages, Et recommence tous les jours.

Mais souviens-toi, mer insensée, Que la main qui t'a repoussée A désormais fixé tes lois, Et que ton flot en vain se lève Contre les sables d'une grève Qu'il ne franchira pas deux fois!

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