LIVRE II
Ce n'est plus moy qui veult faire d'un rien grand'chose; Je ne cizelle plus sur l'immortalité Le soudain changement d'une vaine beauté, Ornant de déshonneur les vers que je compose;
Je ne veux plus cacher par la Métamorphose Cela qui est mortel dessous la déité, Esclavant follement ma douce liberté :
Pour un malheur subject ma rythme je dispose.
Une dame plus forte a mis hors de prison Ma jeunesse captive ; elle qui est Raison S'est remise en la fin dedans sa forteresse :
Là d'une heureuse main bridant la volupté,
Me monstra qu'il ne fault, quand on est surmonté. Faire de l'imparfaict une saincte déesse.
JACQUES GRÉVJN 334
Ce que j'avoy forgé, ce que j'avoy limé. Ce dont je m'estoy faict une idole sacrée. Que j'avois eslevé sur la bande d'Ascrée, Maintenant est de moy comme rien estimé :
Ce qu'en mes premiers ans j'ay entre tous aimé, Faict mon grand ennemi, ores plus me récrée ; J'ay dessous ce Tyran guarison rencontrée Du mal qu'à coups de trets il avoir entamé.
Je le despite à laise, et luy trop engourdi Délaissé du secours qui le rendoit hardi. Vaincu s'en va fuyant : car je l'ai peu cognoistre.
La honte le talonne et neuf de tout espoir, Pour me recompenser il m'a faict assçavoir, Qu'amour n'est non plus grand que grand on le veultestre.
Souffle dans moy. Seigneur, souffle dedans mon âme Une part seulement de ta saincte grandeur ; Engrave ton vouloir au rocher de mon cueur Pour asseurer le feu qui mon esprit enflame.
Supporte, Seigneur Dieu, l'imparfaict de ma fiâme Qui deÊEault trop en moy ; Ren toy le seul vainqueur, Et de ton grand pouvoir touche, époinçonne, entame Le feu, le cueur, l'esprit de moy, ton serviteur.
Eslève quelquefois mon âme despétrée
Du tombeau de ce corps qui la tient enserrée : Fay, fay la comparoir devant ta majesté :
Autrqment je ne puis, ne voyant que par songe, D'avec la chose vraye esplucher le mensonge Qui se masque aisément du nom de Vérité.
Délivre moy. Seigneur, de ceste mer profonde Où je vogue incertain, tire moy dans ton port ; Environne mon cueur de ton rampart plus fort, Et vien me defiendant des soldats de ce monde ;
Envoy'moy ton esprit pour y faire la ronde, A fin qu'en pleine nuict on ne me face tort; Autrement, Seigneur Dieu, je voy, je voy, la mort Qui me tire vaincu sur l'oubli de son onde.
Les soldats ennemis qui me donnent l'assault,
Et qui de mon rampart sont montez au plus hault. Ce sont les argumens de mon insuffisance ;
La cause du débat, c'est que trop follement J'ay voulu compasser en mon entendement Ton estre, ta grandeur et ta Toute-puissance.
O ville de Cler-mont, mon pays tant aimé, Hélas je te laissay dès ma première enfance Pour apprendre à Paris, la source de science, Ce qu'entre tous estats on a plus estimé.
Premièrement cinq ans j'ay esté enfermé
Dans un collège, et puis, sortant de l'ignorance, Ainsi comme le corps, croissoit mon espérance, Dont encontre l'erreur dès l'heure je m'arme.
Qu'ay-je pour tout-cela? un rompement de teste,
Un discours qui tous jours pour me fascher s'appreste, Et est par le passé le futur prédisant.
Plus heureux l'artisan, qui, de ce soin délivre, Ne s'amuse long temps à feuilleter un livre, Et ne s'esmeut sinon de ce qu'il voit présent.
Ce pauvre langoureux ne porte seulement Qu'une peau pleine d'os qui enferme son âme Tant il est deseiché par l'ardeur de sa flâme. Encore vous n'avez pitié de son torment.
Il est vray qu'il est sot et lourd d'entendement ; « Pour cela toutesfois je ne veux qu'on le blasme, Car, avecque le temps, il apprendra sa game, Et pourra vos beautez chanter plus hautement.
Et encore qu'il aist la teste triboulette,
Pointue par le hault, la trogne assez malfaicte, Si est-il bien fourni d'un petit de cerveau :
Il est de belle taille et gaillard et allègre,
Se pormenant il va du pied comme un chat maigre, Au demeurant, plaisant ainsi qu'un jeune veau.
L'un presché vérité, et l'autre la mensonge;
L'un deffend son bon droit, l'autre masque le sien;
L'un est nommé nouveau, et l'autre l'ancien;
L'un ne veult rien couper, et l'autre tout allonge; L'un s'arreste au certain, et l'autre sur le songe;
L'un s'advance tousjours, l'autre traîne un lien;
L'un pense estre vainqueur, l'autre n'est sans moyen;
L'un et l'autre en bon port dans la vague se plonge. Tous deux se sont promis attaindre un mesme lieu;
Tous deux pensent vanger la querelle de Dieu;
Tous deux sont le vouloir enté dans la poictrine. Mais tout le pis, Muret, ^22 c'est qu'en ce temps pendant,
Un chascun est la fin du discord attendant,
Voguant sans gouvernail en la haute marine.
Je ne ris de ce monde et n'y trouve que rire, Je le plore et si rien ne doit estre ploré, J'y espère et si rien ne doit estre espéré, Je voy tout estre entier et rien n'est qui n'empire.
J'y repren toute chose et ny voy que redire. Je me plains de ce temps et rien n'est empii-é; Je redoute un désastre et tout est asseuré. Je voy la paix par tout et tout bouillonne d'ire.
Je déplore mes ris, je me ris de mes pleurs, Je ris mon passe-temps, je plore mes douleurs. Tout me tire à plourer, tout à rire m'excite.
Dont vient cela, Mouret? s* c'est pourtant que je veux Entreprendre tout seul les ouvrages de deux, Ore de Démocrite et ore d'Heraclite.
Chrestien, 1^3 jusques a quand, jusques à quand sera-ce
Que l'on empeschera de prendre le butin?
Verrons-nous donc tousjours ce peuple tant mutin?
S'enquestra-il tousjours de ce qui le surpasse? S'il passe plus avant, adieu la mulle grasse.
Adieu le revenu du grand siège Aventin,
Adieu le ventre oisif et l'antique Latin.
Il faudra qu'un chascun reprenne la bezasse. Adieu ce qui nourrit les pauvres maquereaux.
Et ce qui entretient les plus secrets bordeaux;
Adieu le masque peinct qui les asnes déguise; Adieu les courtisans qui servent de laquets
A un tas d'ocieux, adieu tous les naquets :
Mais ce pendant, Chrestien, on met tout sur l'Église»
RoussELET 123^ tout est plein d'un erreur vitieux Qui ronge nostre bien et se paist de nostreâme; Ce qu'il ne fault manger est passé par la flâme, Tant est plein ce Prothé d'un cueur malicieux.
Il redouble sa rage et est ambitieux;
Il cherche le moyen qui bien tost nous affame; Encore d'autant croist son entreprise infâme. Qu'il se voit advoué de Jupin odieux.
Il ha pour son canon Fesclair et le tonnerre Que Jupiter brandit sur les flancs de la terre, Et pour ses canonniers mille autres demi-dieux.
Il ha pour ses soldats les hommes qu'il enyvre Du venin de sa couppe, et qui ne le veult suyvre S'appreste d'aller veoir s'il fait meilleur aux cieux.
Patouillet, ^11 toy qui sçais le vivre des Romains
Et qui as l'air Latin tant expérimenté,
Se peult-on contenir en son humanité
Entre ces Courtisans qui ne sont plus humains? Entre ces Courtisans, qui sont desjà tout pleins
D'esprit, et qui n'ont plus sinon que saincteté?
Dy moy, mon Patouillet, si leur grand'déité
Nous peult bien transformer d'hommes en demi-saintes. Tu me hausses la teste, et je pensoy' que Romme
Fust le commencement du paradis de l'homme;
Mais comme je puis voir, j'ay bien esté trompé. Ha ! je ne veux donc plus désormais qu'on procure
De m'y faire courir, quand Patouillet m'asseure
Que celuy est heureux qui en est eschappé.
Tout passe par leurs mains, rien ne se fait sans eux; Ils ont sur le Royaume une pleine puissance; On soustient qu'il leur fault porter obéissance, Car on les a esleus plus sages et plus vieux.
Mais s'il est question d'un de ces Demi-dieux, Sous ombre de l'appast d'une folle espérance. Ils font tout, et fust-il contraire à l'ordonnance, Tant on craint aujourd'huy de leur estre odieux.
Et cependant le peuple est pareil à la balle
Qui jamais n'ha repos : et puis rouge, et puis palle, Ainsi qu'il est poussé par le muable vent ;
On s'en joue, on le pille, on l'endort, on le lie. Sans crainte de Celuy qui cognoist leur follie. Et qui les punira au jour du jugement.
Pauvre homme, tu bastis ces chasteaux sompteux. Les eslevant au Ciel, et tu demeure en terre; Tu fouille' à grand travail le métail et la pierre. Et tu devrois bastir ta demeurance aux Cieux.
Tu desrobes le bien des pauvres souffreteux; Tu rongnes finement les forces de la guerre. Pour eslever des tours à l'object du tonnerre; Tu te damnes, à fin d'enrichir tes neveux.
O estrange malheur; naissant avec les hommes.
Nous congnoissons assez qu'immortels nous ne sommes, Mais nous aimons bien mieux rendre un nom immortel,
Enrichir les parents d'une impudique femme,
Faire Evesque un soldat, et dégrader nostre âme, Qui sa main sacrilège a plongé sur l'autel.
Nous confessons assez qu'un chacun en abuse, Mais pour le confesser (voire assez froidement) Nous n'y avons point veu encor d'amendement, Ains on use tousjours d'une pareille excuse.
Sera-ce donc assez de confesser la ruse,
Sans en veoir suyvre après un meilleur changement? S'il suffit, Ravenel, ®* je veux dès maintenant Tascher de profiter, puisqu'ainsi on en use.
Mais je croy que le Ciel ne recevra jamais Proffit pour excuser nos crimes et mesfaicts, Ny de bien vivre après une sotte promesse :
Car cil qui par vicaire aura faict son devoir, Par un vicaire aussi Paradis ira voir, Et personnellement les lieux de toute angoisse.
Rien ne meurt sous le Ciel, tout est tousjours en estre Ainsi que de tout temps; mesme ce changement Qu'on appelle en commun la Mort, n'est seulement Qu'un moment qui nous fait une autre fois renaître.
Ce moment que je dy, d'un homme nous fait estre (Eschangeant nostre corps) d'un arbre l'aliment; Cest arbre porte un fruict, qui sert pareillement Pour faire la semence en un autre homme crois tre.
Puis de ceste semence un homme en est produit, Et ainsi nous voyons comme tout s'entresuit, Non autrement, Buttet, ^2*, que les temps de l'année.
Ne t'esbahy donc point, si entre les François Nous avons veu la guerre et la paix autresfois, Puis la guerre civile encore retournée*
O mélange du monde ! ô mondaine inconstance !
O monde, mais immonde ! ô grand tout, mais un rien !
O le monde nouveau ! ô le monde ancien !
O tous deux parangons de certaine impuissance !
Que tien-tu dedans toy qui tienne une constance, Sinon cest élément, qui ha moins de moyen De garder entre tous l'accoustumé maintien. Et qui semble de soy faire moins résistance?
Troye, le grand tombeau de la Grèce féconde. Et Romme, Ja tremeur du demeurant du monde, D'eux-mesmes ont esté en la fin le tombeau.
Le Xante est demouré, le Tybre coule encore :
Voylà pourquoy. Bordât, 8* maintenant je déplore Ce monde, ne voyant qu'asseurance dans Teau.
O vous, gentils esprits, dont les douces reUques Ont coulé librement jusqu'en ces derniers ans. Vous, esprits, qui rendez plus heureux mon printemps, Soigneusement nourris en vos chants poétiques ;
Esprits qui m'apprenez les sciences antiques Et qui avez cent lois rendu les miens contens, C'est de vous dont j'ai pris ces plus rares présens, Que j'élance hardiment parmi nos Républiques :
De vous je les ay pris, et à vous je les doy; Aussi voyez- vous bien, que le plus grand esmoy Que j'ay, c*est de me voir un jour de vostre bande :
Mais je me deulx d'un poinct, que n'estes tous icy Pour plaindre avecque moy mon mal et mon souci. Et d'escrire une part du mal qui me commande.
Que ne suis-je eschangé en une source claire Distillant à jamais un grand ruisseau de pleurs, Pour tant d'impiétez, de meurtres, de malheurs. Qui à tousjours plourer ne me font rien qu'attraire?
Nature me devoit au costé gauche faire Une ratte engrossie et de doubles largeurs, Pour rire incesamment les bouillantes fureurs De ceux-là qui tant bien se sçavent contrefaire.
Je voy journellement un grand sot ignorant, Tout vieil et tout cassé, aux grandeurs aspirant, Et discourir tout seul de l'ordre de l'Église;
Reprendre un gouverneur, prédire asseurément Par la sédition le subit changement.
Et ne veult toutesfois que je Gélodacryse.
Ces beaux cheveux crespez, qu'en mille et mille sortes Tu trousses bravement sur le hault de ton front. Dedans vingt ou trente ans au monde ne seront, Mais avec le corail de tes deux lèvres mortes.
Ces deux mons cailletez, ces deux fraises retortes. Ces deux bras potelez et ces beaux doigts mourront ; Seulement au cercueil les cendres demourront. Encloses pesamment dessous les pierres fortes.
Et puis pour tout cela tu te fais adorer. Tu fais plaindre, gémir, plorer, désespérer. Puis mourir, puis revivre un amant en martire.
Uses en ce pendant, Françoise, que le temps T'en donne le loisir, car tous ces poursyuvans En la fin, comme moy, ne s'en feront que rire.
Je me fasche de voir un sot, un ignorant Se bastir au cerveau l'entière cognoissance Des arts, et l'on cognoist sa grande insuffisance, Dont il fait ample preuve, où chacun va courant;
Et pour ce beau chef-d'œuvre, ore il est espérant La faveur, le plaisir, l'honneur en récompense, Et qu'on le monstre au doigt : et qui plus est, il pense Acquérir un amour où il est aspirant.
Je me play toutesfois (contemplant son martire Et suis content d'avoir matière pour me rire. Quand je le voy changé et d'habits et de nom.
Qui plus est, de badault (comme si fut miracle) Il s'est faict à l'instant et beste et maniacle, Opposant son amour à celuy de Cimon.
Que me sert-il, Noyon, i°« de vivre plus long temps, Puisque rien ne me plaist et que rien je n'espère? Noyon, que me sert-il de passer en misère. En souspirs et en pleurs mon désiré printemps?
Plus heureux j'eusse esté, si, avec mes parens, Content du peu de bien amassé par mon père, Content de la doctrine apprise de ma mère, J'eusse attendu le jour qui bornera mes ans.
J'eusse tousjours vescu au pied de ma montaigne, Sans faire ainsi qu'on dit des chasteaux en Espaigne, Ou discourir des meurs, des peuples, des courroux :
Je n'eusse en mon cerveau conceu ce monstre estrange, Ny ce long pensement qui jamais ne se change. Et dont je suis contraint d'avorter tous les coups.
J'amasse quelquefois dedans mon pensement
Tous ces cercles roulans qui embrassent le monde; J'y amasse le feu, l'air, la terre avec l'onde. Pour rechercher l'autheur djs leur commencement;
Là dedans je retire un cinquième élément. Qui jette la semence en la terre féconde. Et qui, du plus profond de sa grande arche ronde, Fait mouvoir les saisons avec son mouvement.
Lors que je pense avoir trouvé une partie Des causes de ce monde et de l'humaine vie, Je n'en retire rien qu'un chaos plus souvent.
Voylà de quoy me sert la lecture assidue
D'Aristote, ou Platon, où plus souvent je sue; Puis je me refroidis, sage comme devant,
Bayf, j'ay beau crier et me rompre la teste.
Je voy bien que pour moy Jupin n'en fera rien;
Il aime trop son ciel, il aime trop son bien;
Il se plaist trop au son de son fouldre et tempeste. Mais c'est bien au rebours, je le voy qui s'appreste
A nous vouloir tromper d'un ris Sardonien;
Il sçait dissimuler comme un Italien,
Et puis tout-en-un-coup nous luy verrons la creste : Je le voy s'accoster de la force de Mars,
Il prent, avecque soy, les demi-dieux bastars.
Et sçay bien fermement qu'il se veult faire croire : Mais tout au pis aller, j'ay recours en un poinct.
C'est que dedans son camp on ne s'accorde poinct.
Et pense que Saturne aura un jour victoire.
Dont vient que d'autant plus que l'on s'attache à eux, Ils redoublent d'autant leur ancienne ruse? S'ils sont attaincts au vif, ils usent d'une excuse. Et pensent abuser les hommes et les dieux.
Un de leur faction est tant malicieux.
Qu'ores qu'il sache tout, si est-ce qu'il refuse Le dire pleinement, tant ce Prothé s'amuse A ces biens terriens qui luy crèvent les yeux.
Ce qu'il en fait, Desneux^^s^ est affin que l'on die Qu'il est le principal de ceste Tragédie, Et qu'il ha pour les deux un très subtil cerveau.
Il sçait asseurément jouer son personnage : Mais s'il estoit un coup enfermé dans la cage, P'autant qu'il sçait jaser, d'autant il seroit veau.
Trop heureux nous fussions sans ceste beste estrange, Qui l'homme accompagna dès le commencement. Et, comme le fléau dont on bat le fourment, Indiscrette tousjours dessus l'homme se vange.
Sans elle, mon Paschal^^*, l'homme seroit un Ange; L'homme seroit parfaict de corps, d'entendement; Mais à son deshonneur ell' luy sert de torment. Quant à son appétit elle en fait un eschange.
Alors qu'il pense faire à son aise un discours. Ou que dans son cerveau remémorant ses jours, Il répare son bien de sage pourvoyance.
C'est à l'heure qu'il sent ses plus cruels efforts Martirer à grands coups son esprit et son corps. Tant la fempae sur luy a gaigné de puissance.
Ces Pédantes, Talon i"*, qui desjà tous grisars De barbe et de cheveux, mais jeunes de science, Se vont vantant partout d'une sotte éloquence, Et dont par les carfours on voit les noms espars,
Pensent estre tous seuls interprètes des ars,
Sans ombre d'un Ergo, dont ils font apparence, Et maigres de sçavoir, enflez d'outrecuidance, Veulent estre escoutez et crains en toutes pars.
Quand ainsi je les voy escrier et débatre.
Ils me souvient tousjours de voir sur un théâtre Un seigneur déguisé parlant à son valet.
Et fier et orgueilleux commander un affaire.
Puis se tournant ailleurs tout-en un-coup se taire. Quand il est parvenu au bout de son roulet,
Fevre, 8* ces demi-dieux qui n'ont aucun penser, Sinon que d'amasser les montagnes ensemble. Veulent contre le ciel, ainsi comme il me semble. Comme les fiers Géans un escadron dresser;
Ils veulent Jupiter et tous les dieux chasser.
Voyons que soubs leur main desjà le monde tremble Et qu'un camp conjuré à leur soulde s'assemble. Aimant mieux le grand Dieu que leur faveur laisser
Le canon est braqué, la bresche est suffisante, Lon parle de l'assault, le soldat jà se vante De gaigner le rampart, d'entrer du premier sault :
Mais je voy ce grand Dieu qui dedans sa main forte Tient un fouldre vangeur, ardant en telle sorte Qu'il tuera ces Géans dès le premier assault.
Si pour avoir perdu ton crédit ancien
Et penser estouffer le bruit d'une jeunesse, Si pour désespérer au pied de ta vieillesse Et forcer les secrets du sainct Dieu Délien ;
Si pour penser en vain estraindre d'un lien Le louable dessein de ma jeune allégresse, Si pour promettre trop et faillir de promesse. Si pour porter au front le sort Idalien,
Si pour avoir changé un habit pédantesque, Contrefaisant les pas d'un troupe Tudesque, Tu reviens au mestier n'ayant rien prouffité,
N'entrepren désormais d'une langue envieuse A mesdire de moy, car moins est dangereuse La main d'un ennemi tant de fois surmonté.
Quiconque lèvera la teste envers les cieux,
Marquant les gouverneurs de ceste terre basse. Ainsi que chascun d'eux la nourrict et l'embrasse, Et la va regardant d'un bel œil envieux.
Et puis, se rabaissant sur ces terrestres lieux. Reviendra contempler la terre, jamais lasse De porter en saison, et de monstrer sa face Belle et reverdissante au printemps gracieux :
Celuy-la (dy-je) il fault, il fault bien qu'il confesse Qu'un plus puissant régit ceste gemmeuse presse De flambeaux attachez et de flambeaux errans :
Il fault aussi nier la chose fortuite.
Et confesser que Dieu est la seule conduite Ou' une terre féconde apporte tous les ans.
JACQUES GRÉVJN 348
Pauvre escolier latin, que tu es malheureux ! Tu avances tes jours au froid et à la pluye. Tu avances ta mort pour allonger la vie A celuy qui sera de toy moins curieux.
Encor as-tu, pauvret, les languars soucieux
Entre tes maux plus grands, et object de l'envie. Content en ton malheur tous jours tu estudie, Compensant ton labeur par un soing studieux.
En ce pendant on voit par la despouille tienne Discourir un bragard sur la langue ancienne. Dont il a desrobé le plus riche butin :
Tu acheptes tes maux, et il vend l'apparence; Il vit en grand plaisir, tu te lèves matin Pour servir au public, dont il ha récompence.
Que sert-il plus long temps dissimuler un bien, Si le dissimuler luy est du tout contraire? Si îe parler est bon, que sert-il de se taire? Que sert-il de parler, si parler ne vault rien?
Si c'est la vérité, en vain je la détien,
Et si c'est la mensonge, en vain je le veux faire Apparoistre au dessus, pour au monde complaire. Sans ombre seulement du public entretien.
Ce qui est bon de soy, mauvais ne sçaurait estre, Et ce qui est mauvais, mauvais se fait cognoistre, Or' qu'il soit déguisé du nom de vérité.
C'est donc en vain, Ronsard, que ceci l'on déteste : Car si nous apparoist qu'il est du tout céleste, Croyons qu'il durera à perpétuité.