ACTE TROISIÈME
Calpurnie
Las ! qu'ay-je souspeçonné ! Nourrice, qu'ay-je veu ! Quel malheur poursuyvant ay-je aujourdhuy préveu !
De perdre mon César î Qu'un autre le menace ! Qu'il soit cruellement meurtri devant ma face ! Tué entre mes bras ! las ! je sens eslancer Pesle-mesle une peur au fond de mon penser. Las ! le cueur me défault, et je sen dans mes veines Le poison englacé dont elles sont jà pleines : L'air m'est tout ennuyeux, et ne puis retirer Le vent en l'estomac pour me faire parler : Je sen partout le corps mes forces amoindries, Serve, trop serve, hélas ! des craintes ennemies.
O vous dieux familiers, si quelque soing vous tient. Et si quelque amitié des hommes vous détient. Ou vous peult inciter à estre favorables Pour le secours heureux des pauvres misérables : Ne permettez, bons dieux, que le jour resemblant Soit en nostre malheur à ce songe sanglant. Ne permettez, bons dieux, en luy quelque puissance, Et que de l'advenir il face démonstrance. Le cueur, hélas ! me tremble, et la froide sueur. Qui coule de mon cueur me fait naistre une horreur, Quand je me resouvien de ce qu'ay veu en songe. Je sen dans ma poictrine un' humeur qui se plonge Aux mouelles de mes os, et puis s en va glissant. Tout ainsi qu'un serpent, par le corps pallisant : Et ne sçay souspeçonner quel malheur plus estrange Mon esprit me prédit. Hé ! quel destin se range A lencontre de moy ! Hé ! pauvrette, je suis Femme du grand César, et vivre je ne puis Libre des passions, libre de toute crainte. Qui me détient ainsi qu'une geenne contraincte.
Heureux et plus heureux l'homme qui est content D'un petit bien acquis, et qui n'en veult qu'autant Que son train le requiert : las ! il vit à sa table Toujours accompagné d'un repos désirable : Il n'ha soucy d'autruy, l'espoir des grans trésors, Ne luy va martelant ny l'âme ny le corps : Il se rit des plus grans, et leurs maux il escoute,
33 CÉSAR
Il n'est crainct de personne, et personne il ne doute Il voit les grans seigneurs, et contemplant de loing Il rit leur convoitise et leurs maux et leur soing, Il rit les vains honneurs qu'ils bastissent en teste, Dont les premiers de tous ils sentent la tempeste. Si le Ciel murmurant les voit d'un mauvais oeil Accablant tout d'un coup le bonheur et l'orgueil : Comme je prévoy bien nostre proche ruine, Si le peuple Romain une fois se mutine.
La Nourrice
Comment, mon cher esmoy, que veult ce nouveau deuil? Que veulent tant de pleurs escoulans de vostre oeil? Quelle subite peur vous surprend et martire? Quelle frayeur, hélas! vostre beau teinct empire? Que peult-il advenir, pour lamenter si fort, A la femme de cil qui gouverne le sort?
Calpurnie
Nourrice, je ne sçay quel destin me menace : Mais une peur tremblante en ma poitrine efface : Tous les plaisirs passez, et ce subit effroy Semble quelque malheur prédire contre moi.
La Nourrice
Mais, pourquoy craignez vous? N'estes vous pas aimée De vostre grand César, dont la puissance armée Fait craindre Rome mesme, et qui ha sous sa main Paisible gouverné tout ce peuple Romain L'espace de quatre ans?
Calpurnie
Je n'en suis plus heureuse Nourrice, car la crainte est plus impérieuse. Que le pouvoir d'un Roy.
JACQUES GRÉVJN
La Nourrice
Vous sçavez que la peur Ne trouva jamais lieu sinon en petit cueur. Si donc vous ressentez un feu de vostre ancestre. Ne la laissez paoureuse en vostre cueur renaistre : Mais dites, je vous pry, qui vous cause ces pleurs?
Calpurnie t
Tant seulement un songe enaigrit mes douleurs.
Desjà sur^nostre pol ceste estoille argentine, Qui annonce le jour, entroit dans la courtine. Dont se distille en nous le somme qui la suit. Et jà s'estoyent passez les deux tiers de la nuict. Quand je senty couler au plus creux de mes mouelles Le somne gracieux, flatant de ces deux aelles Le plus fort de mon soing, et voyci, ô bons dieux ! Un estrange malheur présent devant mes yeux. Nourrice, tenez moy, la force me délaisse, Je sen mon cueur estrainct ainsi qu'en une presse.
La Nourrice
Madame, reprenez le courage laissé,
Et suivez le propos comme avez commencé.
Calpurnie
Voyci entre mes bras, hélas ! le cueur me tremble, Mon César massacré, ainsi comme il me semble. Le sang en toutes pars lui couloit de son corps. Ne luy restant sinon la place entre les mors : Je m'esveille en sursault, et or* que je le touche, Si ne croy-je pourtant qu'il soit dedans la couche : Je luy taste le bras, la poictrine et le flanc. Et semble que tous jours je me mouille en son sang : Je regarde entour moy, et ce qui plus m'estonne. Je voy ma chambre ouverte où il n'y a personne. Nourrice de ceci que pourrois-je penser. Sinon que quelque mal nous veuille devancer?
35 CÉSAR
La Nourrice
Laissez cela. Madame, et pensez que la craincte
Ne se doit appuyer sur une chose feincte :
Le songe est un menteur, tout prest pour tormenter
Cil qui facilement se laisse espouvanter.
Et quand il seroit vray ce qu'il vous représente.
Si est-ce qu'il ne fault s'en montrer mal contente.
Les dieux souventes fois nous veulent advertir
De ce qui nous menace, et y fault consentir,
Plustost que desdaigner leur divine puissance.
Il vauldroit beaucoup mieux par une obéissance
Appaiser leur couroux, que plorer plus long temps :
Se présenter à eux, et avecque l'encens,
Pgirfumer les autels des temples honorables :
Car, Madame, les dieux ne sont inexorables.
Non, que je soy' de ceux qui ont opinion
Que vérité s'assemble avec la fiction.
Et qu'on doive penser estre une chose vraye.
Ce qui en songes vains plus souvent nous effraye.
Et quand est de Tefiroy qu'en songeant avez eu,
Comme vous racomptez, moins doit-il estre creu :
Car qui est celuy là qui porteroit envie
Au père tant humain de toute la patrie?
Mais qui est celuy là, fust-il audacieux
Ainsi que les Géans, prest d'escheler les Cieux,
Lui est-il celuy là qui osast entreprendre
Q'affronter corps-à-corps le second Alexandre?
Daissez donc là ces pleurs, et comme un vent léger
Mettez esvanouir tous vos songes en l'air.
Calpurnie
Dieu veuille qu'ainsi soit, ma fidèle nourrice. Mais si fault-il pourtant, qu'aujourdhuy je jouisse Du don que je demande, et dont je l'ay prié : Toutesfois il se rend tant serrement lié
JACQUES G KEVIN 3^
Au profit du pays, qu'ores que je le prie,
Si ne veult-il pourtant contregarder sa vie.
Je luy ay racompté ce qui m'est advenu,
Mais sans en faire cas, il se sent plus tenu
Aux Romains qu'à soy-mesme, et, chétive, je doubte
Que le trop grand amour qu'il leur porte, ne couste
La vie à mon César. Mais ne le voy-je pas?
Si est-ce qu'il me fault l'arrester de ce pas.
Mes prières, hélas ! n'ont elles la puissance
De vous tenir un jour?
CÉSAR
Que je mette asseurance En ces songes menteurs? non, de César le cueur Ne sera vainement arresté par la peur.
Calpurnie
Aumoins si ne voulez asseurer vostre vie, Faites à tout le moins pour celle qui vous prie. Mettez devant vos yeux les présages certains. Qui sont depuis n'aguère apparus aux Romains, La teste de Capys, et les chevaux sansbrides Plongez incessament en leurs plainctes humides. ^*
CÉSAR
Bien, puis que je ne puis appaiser autrement Le vouloir obstiné de ce fascheux torment. Laissons pour ce jourdhuy nos desseins à parfaire : Prenez que je luy donne un jour pour luy complaire.
D. Brute
Magnanime César, vous est-il advenu Ores d'estre dompté? vous qui avez tenu Les guerres par dix ans contre l'audace fière D'un Barbare estranger, et or' par la prière Qu'une femme vous fait, je vous voy surmonté ! Chose estrange ! de voir César qui a domté
37 CÉSAR
Les plus braves du monde, estre serf d'une femme.
Ce n'est plus ce César, qui d'une plus grand' âme Foula dessous ses pieds et la gloire et l'honneur Des sept bouches du Nil, et qui domta l'honneur Des nourrissons du Rhin et de ceste grand' plaine Qui suit l'eau doux-coulante au gravier de la Seine,
Les peuples ennemis pourront en ce pendant Despiter les Romains à leur aise, attendant Les songes plus heureux d'une femme paoureuse. On dit, on dit bien vray, la femme impérieuse Fait plus avec les pleurs, qu'un guerrier furieux Depuis qu'elle a caché un venin en ses yeux.
CÉSAR
Je me sens agité, ainsi qu'on voit au vent
Un navire forcé, que le North va suyvant :
Madame d'un costé me retient, et me prie
Que j'évite aujourdhuy le hazard de ma vie :
Brute d'autre costé me propose l'honneur :
Et je sen dedans moy un magnanime cueur,
Qui m'empesche de croire aux songes d'une femme.
Mais j'aime mieux la mort qu'endurer un tel blasme. Croire en un songe vain ! qu'il me soit reproché Que j'aye, trop paoureux, dedans mon cueur caché Un vouloir affoibli ! non pas tant que je vive. Le Tybre ne verra César dessus sa rive Amoindri de courage, et si j'aime bien mieux Mourrir tout en-un-coup, qu'estre tousjours paoureux : Ne m'en parlez donc plus, et pensez que la vie Ne m'est tant que l'honneur.
Calpurnie
Hé ! pauvre Calpurnie !
Tu dois bien maintenant levant les mains aux cieux Appuyer ton secours sur la pitié des dieux. Puis qu'il n'en reste aucun en tes humbles prières.
La Nourrice
Non non, si le pouvoir des nations plus fières Ne l'ont sceu estonner, ne pensez pas qu'il soit Facile d'empescher les desseins qu'il conçoit.
Calpurnie
Hélas ! je le sçay bien : mais allons, ma nourrice, Pour appaiser les dieux par un humble service.
La Troupe Le Premier soldat
Soldats, j'ay encor' souvenance Qu'avez parlé de l'inconstance De la déesse aux yeux bandez :
Mais, je vous prie, regardez S'il est possible qu'elle face Tomber sur César son audace :
Luy qui n'eut jamais un haineur Qui n'aist esprouvé sa fureur.
Vous veistes de quelle puissance Il s'est acquis la jouissance De ce grand empire Romain :
Puis vous le veistes plus humain Redonner librement la vie A tout'ceste troupe bannie, Qui avoit mis tout son efîort Pour luy faire sentir la mort.
Le Second
Mais j'ay souvent entendu dne
Que cil qui arrache un empire
D'entre les mains de liberté,
Se voit en la fin tormenté :
Et que tousjours la mort sanglante
Suit une force renaissante.
39 CÉSAR
Le Premier
Tousjours, tousjours Testât des Rois Est plein de périls et d*efïrois.
De meurtres, de sang et querelle, Et jamais de mort naturelle Ils n'allèrent paisiblement Dans le ventre d'un monument; Soldats, tout ce que je propose Ne se dit point pour autre chose, Sinon que je sçay de long temps.
Que quelques-uns sont aspirans A une franchise première :
Et cela me donne matière De souspçonner quelques malheurs.
Considérant aussi les pleurs Et la crainte de Calpurnie.
Le Second
La pauvrette craint que la vie Ne luy soit inhumainement Avecque le gouvernement En un mesme jour arrachée.
Le Premier
Elle s'en va toute faschée Tordant ses bras, la larme à l'œil, Et demeine un estrange deuil De ce qu'il ne l'a voulu croire.
Le Quatrième
Si j'ay encor' bonne mémoire, J*ay entendu que les Troyens Ne feirent compte des moyens Dont les advertissoit Cassandre, Pour ne se voir réduicts en cendre.
Dont les menaçoyent les Grégeois.
Le Second
Ceste prophète quelquefois S'en courut toute eschevelée.
Et d'une fureur esbranlée Prédisoit à tout son pais, Que la ravie de Paris Portoit une commune playe Pour toute la ville de Troye.
Le Premier
Eir ne fut creue, et sur leur port Ils veirent le prochain effort De toute l'Europe embrasée, Leur ville tout soudain rasée, Les palais, les murs, et les forts Proye des plus cruels efforts De mille dévorantes fiâmes.
Le Quatrième
Et puis on pense que les femmes Ne soyent pourveues de conseil, Et je crain qu'un mesme soleil Ne l'aist veue un malheur prédire Et qu'il ne voye ceste empire Cruellement ensanglanté Sous l'ombre d'une liberté.