‹ Théâtre complet et poésies choisies de Jacques GrévinChapitre 69 sur 113 · ACTE PREMIER SCÈNE I. — JOSSE, stut · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER SCÈNE I. — JOSSE, stut

Jamais je ne m'eusse pensé

Estre en la fin récompensé

Si pauvrement comme je fuz :

Perdre ma femme et mes escuz,

Et, qui plus est, la ehalandise

De ma meilleure marchandise.

Mais ce n'est que le temps qui court :

Tousjours, tousjours ces gens de court

Nous payent en telle monnoye,

Et ne s'en vont jamais sans proye,

N'estimant l'homme vertueux

Qui ne desrobe ainsi comme eux.

Cependant, pauvres que nous sommes,

Nous endurons ces gentilshommes,

Depuis le matin jusque au soir,

Se deviser sur un contoir

Avec nos femmes, et je pense

Qu'au millieu de telle licence

Ils parlent d'enchérir le pain,

Et que pouvons le lendemain

Dormir la grasse matinée :

Car nostre besongne ordonnée,

Par ces galans est mieux parfaicte,

Que si nous-mesmcs l'avions faicte;

Et puis je vous laisse à penser

Comme ils sçavent récompenser

Un si charitable service.

Hé dieu ! cependant la justice

Ferme l'oreille, et s'il advient

Que le compagnon qui détient

Nos femmes ainsi abusées

îiy LES ESBAHIS

Soit descouvert, quelles risées

En fera ce sot populaire !

Mais pourtant le jeu ne peult plaire

A ceux qui, pour ce bel ouvrage.

Reçoyvent premiers le dommage :

Et n'est si bon entendement

Qui peult endurer ce tonnent

Sans y perdre la patience :

Ceux qui en font l'expérience

Le peuvent seulement sçavoir,

Et n'ont le moyen d'y prévoir :

Car, plus leur pensez vous deffendre,

Tant plus tachent ils d'entreprendre

Effrontément quelque moyen

Pour sortir de vostre lien.

Tant plus la chose est deffendue,

Tant plus est elle prétendue;

Et ne s'y fault rompre la teste :

Car une femme est tous jours preste,

Depuis qu'elle a franchi le sault,

D'endurer vaillamment l'assault,

Et feroit grande conscience

De refuser la jouissance

De ce qu'elle estime le mieux,

A quelque pauvre langoureux.

Voylà comment ceste méchante, Dont ores plus je me tormente Que je n'ay point encore faict, Esprouva son premier meffaict :

Car depuis qu'elle eut commencé Ce beau train, et qu'elle eut laissé Attaindre le chat au fromage, Laissant le profit du mesnage, Sans me doubter de traïson, Elle introduit dans ma maison Son ruffien, qui sceut fort bien Faire son profit de mon bien.

Et, se voyant l'heure opportune, Sous l'ombre de maie fortune, Et faignant de prendre le soing De m'aider en un tel besoing, Il se montra trop diligent De sauver ma femme et l'argent.

Et tout le meilleur de mes biens, Comme s'ils eussent esté siens.

Mais contre fortune bon cueur :

Je suis sage par mon malheur; Encore m'estimoy-je heureux De rencontrer possible mieux Que je n'eusse jamais pensé.

On est plus souvent avancé, Après la fortune endurée, A la richesse inespérée, Par le moyen des bons amis.

Le voisin Gérard m'a promis Que l'alliance commencée De Madelon, ma fiancée, Se parfera l'un de ces jours; Mais je pense, moy, que tousjours Elle aura quelque fer qui loche;37 Il semble à voir que l'on l'escorche Depuis qu'on luy parle du jour Des espousailles. Si l'amour Dont je l'aime ne m'estoit plus A espérer que les escuz Que mon beau-père m'a promis, Jamais ne me fusse entremis D'en faire porter la parolle.

Mais elle est encor toute folle, Et si je pense fermement Qu'ell' ne sçait que c'est du torment D'amour, et que la seule honte Luy en fait tenir peu de compte.

EJle est encor toute tendrette,

LES ESBAHIS

Elle est encor toute jeunette, Et par dieu tout considéré, Tout le torment qu'ay enduré Xe ni' est rien, depuis que je pense Au soûlas de ma jouissance, Dont amour tousjours se renforce.

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