SCENE X
LUCIENNE, MONSIEUR BERTRY.
Jean vient de m'ap'prendre ce qui s'est passe entre toi et lui. Vous allez vous réconcilier, n'est-ce pas, mon enfant ?
LUCIENNE, très nerveuse.
C'est lui qui t'envoie?
BERTRY.
Oui... 11 s'excuse des paroles qui ont pu lui échapper...
LUCIENNE
Il se flonne et il te donne une peine inutile.
BERTBY.
Qu'as-tu l'intention de faire?
On m'obligerait en me l'apprenant.
BERTRY.
Tu nous rends tous malheureux autour de toi, Lucienne.
LUCIENNE
Qui est-ce donc que je rends malheureux? Mon mari? Il savait à quoi *îl s'exposait en m'épousant. Mon oncle ? Il pense bien à cela! Toi... Toi, tu es puni de l'erreur que tu as commise en me donnant une éducation qui m'a fait prendre en aversion le sort qui doit être le mien. Si tu m'avais laissée là où je suis née, je n'en souffrirais pas.
BERTRY.
C'est donc de cela que tu me fais un crime?
LUCIENNE
Sans cette éducation, je serais comme tant d'autres, insconsciente et heureuse.
BERTRY.
Heureuse dans le mal.
LUCIENNE
11 ne saurait y avoir de mal où il n'y a pas de responsabilité. * • ■
BERTRY.
Ma fille !
LUCIENNE
Hélas! oui! ta fille!... Tu as voulu m'élcver jusqu'à toi! 11 fallait m'ignorer; j'aurais été, non la fille de M. Bertry, mais tout simplement celle de Sophie Claret? Pourquoi m'as-tu reconnue ?
BERTRY, sayis élever la voix.
Lucienne ! Pourquoi je t'ai reconnue ! Je vais te le dire,
mon enfant. J'ai profon léraent aimé ta mère, qui fut ma
compagne pendant quatre ans. Si c'est là une faute, pour
excuse, je ne puis invoquer que ma jeunesse et mon
besoin d'affection. Je n'ai rien à te dire sur la vie de ta
mère avant qu'elle m'ait rencontré ; malheureusement,
tu la connais. Lorsque tu vins au monde, je me crus lié
à elle par des liens plus étroits. J'ai cru qu'un devoir
nouveau m'incombait, celui de veiller sur toi et de te
rendre la vie aussi douce que possible afin de me faire
pardonner l'irrégularité de ta naissance. Ta mère tomba
malade. Tu ne sauras jamais combien elle t'a aimée. Les
larmes qu'elle a versées à cause de toi, tu les ignoreras
toujours.
LUCIENNE, à peine radoucie.
Pourquoi pleurait-elle à cause de moi ?
BERÏRY.
Parce qu'elle t'aimait et que ton avenir l'inquiétait. Son rêve, c'eût été de se sacrifier toute à toi. D'autres fois, elle se reprochait de t'avoir donné son nom dans le premier élan d'amour maternel, et elle en pleura souvent. {l'eu à peu la voix de Bertnj s'altère.) Lorsqu'elle sentit que la fin approchait, elle m'appela et me dit : « Il Càt bon que je meure, parce que je l'aurais gênée plus tard ».
LUCIENNE, émue.
Elle disait cela?
BERTRY.
Je te ferai voir une lettre qu'elle m'écrivit à ce sujet... C'est elle qui me supplia de te reconnaître... Moi, je l'ai fait, Lucienne, pour elle et pour toi. (L'émotion l'empêche de parler un instant.) La feuille de papier de l'état civil où était inscrite la déclaration par laquelle tu devenais ma fille, je la lui apportai le jour même qui devait être son dernier jour... Elle cul encore la force de lire et su fiijurc.
que la souffrance et la maladie avaient ravagée, redevint belle et calme, et tout illuminée de joie; deux larmes tombèrent du coin de ses yeux sur l'oreiller ; elle me dit merci!... Elle me dit merci, Lucienne, et elle passa... Tu vois comme elle t'aimait.
LUCIENNE, doucement, les mains jointes comme à elle-même.
Maman !
Elle pleure en silence.
BERTRY, sans regarder au ciel.
Oh ! ma chérie ! Si elle pouvait t'entendre. {Un temps. Il la relève.) Dis-moi si tu trouves encore que j'ai eu tort ?
LUCIENNE
Je te demande pardon.
BERTRY.
Si tu veux que je te pardonne tout à fait, tu te réconcilieras avec Jean.
Cela n'est pas possible. Jean l'a dit lui-même. Il y a des forces contre lesquelles on ne lutte pas.
BERTRY.
Mais, je te connais bien, moi, je sais ce que tu es réellement; tu te trompes sur toi-même, Lucienne.
LUCIENNE
Non.
BERTRY.
Que vas-tu faire?
LUCIENNE
Je ne sais pas.
BERTRY.
Quelle réponse vais-je donc rapporter à Jean? Puis-je lui dire d'espérer?
LUCIENNE
Si tu veux.