ACTE PREMIER
LE DOCTEUR
Cependant...
l'avarié .
Mon Dieu!...
Il est anéanti. ''*'•*--*''' "■^^'
LE DOCTEUR, qui 0 fiïii d'écHre et voit son état. Ne vous alarmez pas, monsieur. Sur sept hommes que vous rencontrez dans la rue, dans le monde ou au théâtre, il y en a au moins un qui est ou qui a été dans votre cas, un sur sept, quinze pour cent...
l'avahié, sans éclat, comme à lui-même.
Moi, je sais bien ce que je vais faire.
LE DOCTEUR
Moi aussi. Voilà votre ordonnance. Vous allez la porter chez le pharmacien pour la faire exécuter.
l'avarié, prenant V ordonnance.
Non, monsieur...
le docteur .
Si, monsieur, vous ferez comme tout le monde.
l'avarie.
Non. Parce que ma situation n'est pas celle de tout le " monde. Je sais bien ce que je vais faire. Geste à la tempe.
LE docteur .
Cinq fois sur dix, dans le fauteuil où vous êtes, on me montre ce geste-là. Très sincèrement... Chacun se croit plus malheureux que tous les autres... A la réflexion, et après m'avoir écouté, on comprend que cette maladie est une compagne avec laquelle on peut vivre; comme dans tous les ménages, l'accord est au prix de concessions réciproques, voilà tout... Allons, monsieur, je vous le ; répète, il n'y a rien là que de très ordinaire, de très naturel, de très commun... c'est un accident qui peut arriver à
tout le monde, et c'est sous une représentation de ce raal. si improprement appelé mal français, car il n'y en a pas de plus universel, qu'on pourrait presque, en s'adressant aux professionnels de l'amour vénal, écrire les vers fameux :
Voilà ton maître...
Il l'est, le fut, ou le doit être.
l'avarié, qui a mis l'ordonnance dans la poche extérieure de sa jaquette.
Mais moi, monsieur, j'aurais dû être épargna I
LE DOCTEUR
Pourquoi? Parce que vous êtes un homme du monde? Parce que vous êtes riche ? Regardez autour de vous, monsieur. Croyez-vous que ces objets d'art parmi lesquels figurent, hélas I à cinq exemplaires, le Mercure do Jean de Bologne, six fois celui de Pigalle et trois reproductions — en cire, c'est leur excuse — de l'introuvable Amour blessé de Paccini) croyez-vous que tout cela m'ait été offert par des chemineaux?
l'avarik, geignant.
Mais je ne suis pas un noocur. monsieur le docteur!... mais ma jeunesse pourrait être donnée en exemple à tous les jeunes gens... Il n'en est pas un... vou- entendez... pas un qui se soit amusé avec plus de prudence... Enfin, si je vous disais que dans toute ma vie, je n'ai eu que deux maîtresses, qu'est-ce que vous me répondriez ?
LE DOCTEUR
Je vous répondrais qu'une seule aurait suffi pour vous amener chez moi.
l'avarié .
Non, monsieur le docteur, pas une de ces deux-là. Je vous dis : personne, personne au monde n'a ou autant que moi la peur de ce qui m'arrive ; personne, pour l'éviter, n'a mis dans l'arrangement de sa vie autant de soins.
autant de réflexion, n'a pris autant de précautions minutieuses. Ma première maîtresse, c'a été la femme du meilleur de mes amis, et je l'avais choisie, elle, à cause de lui ; et lui, non parce qu'il m'était le plus cher, mais parce que je le savais de mœurs pures et rigides, jaloux, surveillant sa femme, et ne la laissant pas imprudemment se créer de nouvelles relations toujours dangereuses. Elle-même, je la maintenais dans l'appréhension, dans la terreur de ce mal. Je lui disais que presque tous les hommes en étaient atteints, afin qu'elle n'eût pas l'idée de me tromper. Mon pauvre ami est mort dans mes bras, cela seul poavait me séparer d'elle... J'ai pris ensuite une jeune ouvrière...
LE DOCTEUR
Vous n'aviez plus d'amis de mœurs assez rassurantes ?
l'avarié .
Non, monsieur le docteur... Les mœurs d'aujourd'hui, vous savez ce que c'est.
LE DOCTEUR
Mieux que personne.
l'avarié .
J'ai donc pris une jeune ouvrière, honnête, chargée de famille, et dans le besoin. Une grand'mère infirme, un père maladif, trois petits frères. C'est moi qui faisais vivre tout ce monde-là... On m'adorait, on m'appelait l'oncle Raoul, — parce que je n'avais pas été assez simple pour donner mon vrai prénom, n'est-ce pas?...
LE DOCTEUR
Oh!... un prénom, à la rigueur... Enfin, c'est toujours plus prudent.
l'avarié .
Certes!... Je l'avais prévenue et j'avais fait savoir aux parents que si elle me trompait, je la quitterais immédiatement. Alors, tout le monde me la surveillait, monsieur.
Je n'ai jamais passé un dimanche autre part que dans ma famille. C'est une tradition. A cause de cela j'avais ramené ma petite amie à la religion : la messe, les vêpres, le .=alut, c'étaient pour elle d'honnêtes occasions de sortie. Sa mère l'accompagnait à l'église parce que je leur avais loué deux chaises à l'année et qu'elles étaient fières de voir leur nom gravé sur une plaque de cuivre. Elle ne sortait jamais seule, monsieur. 11 y a trois mois, lort^qu'il a été question de mon mariage, j'ai dû laquitter. Toutle monde pleurait. Je n'invente et je n'exagère rien, tout le monde pleurait. — Vous voyez que je ne suis point un méchant homme. On me regrette partout où je passo...
LE DOCTEUR
Vous étiez très heureux. Quelle idée avez-vous eue de changer ?
l'avarik, étonné de la question.
Pour me faire une situation... Mon père était notaire, et, avant sa mort, il avait exprimé le désir que j'épouse celle qui est aujourd'hui ma fiancée et dont la dot va me servir à acheter une étude, — un beau parti, monsieur le docteur, une jeune fille charmante que j'adore, — car notez bien que je l'adore, — et j'en suis, je crois pouvoir le dire, tendrement aimé. Tout, j'avais tout pour vivre dans une tranquille félicité. Monsieur, ceux qui me connaissent m'enviaient. {S' attendrissant sur lui-même.) Et il a fallu que des camarades imbéciles m'entraînent après le dincr d'enterrement de ma vie de garçon... Et voilà où j'en suis!... Je n'ai pas de chance, je n'ai jamais eu de chance ! J'en connais qui mènent une vie de débauchés. il ne leur arrive rien, à ces animaux-là !... Moi, pour un malheureux écart, voilà mon avenir perdu, mon exisf-ence empoisonnée... Qu'est-ce que je vais devenir?... Tout le monde me fuira... Je suis un paria, un pestift ré... Alors? Est-ce qu'il ne vaut pas mieux que je disparaisse ? Au moins je n« souffrirai plus ! Vous voyez bien qu'il n'y a
personne de plus malheureux que moi!... {Pleurant.) Il n'y a personne, je vous dis, monsieur, il n'y a personne! [Dans son mouchoir.) Oh ! la la, la la, la la !
LE DOCTEUR, se levant et allant à lui en souriant.
Il faut être un homme et ne pas pleurer comme un enfant.
l'avarié, dans ses larmes.
Mais, monsieur, si j'avais fait la noce, si j'avais passé mon temps dans des brasseries, avec des cocottes, je comprendrais : je dirais que j'ai ce que j'ai mérité.
LE DOCTEUR
Non.
l'avauié .
Non?
LE DOCTEUR
Non. Vous ne le diriez pas, mais peu importe. Continuez.
l'avarié.
Si, je le sens bien. Je suis honnête, je dirais que je l'ai mérité. Mais rien! rien! Je me suis privé de tout plaisir. J'ai travaillé, j'ai bûché, j'avais apporté de l'ordre morne dans le côté désordonné de ma vie, et mes deux petites amies m'aidaient à préparer mes examens. Je leur avais appris à me pousser des colles et c'est grâce à elles que je suis docteur en droit. Ah! si j'avais su!... Si j'avais su!... Si j'avais su, monsieur, j'aurais été un être ignoble ; oui, ignoble! C'aurait toujours été cela de gagné!... Quand je pense!... quand je pense à quelles hontes, à quels maux répugnants, à quelles catastrophes effroyables je suis coudamaé!...
Qu'est-ce que vous me chantez là ?
l'avarié.
Oui... oui... je sais... Les cheveux qui tombent, la
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camomille comme cocktail, la petite voiture sur le trottoir comme automobile, avec une tige à poignée comme volant de direction et un larbin derrière pour l'avance à l'allumage... Kt je ferai ga, ga, ga, ga .. [Pleurant.) Voilà ce qui restera du beau Raoul..., car j'étais le beau Raoul!...
LE DOCTJiUR.
Mon cher monsieur, vous allez essuyer vos yeux une dernière fois, vous moucher, mettre votre mouchoir dans votre poche et m'écouter à sec.
l'avaiuk, obéissant.
Oui, docteur, mais je vous préviens, vous perdez votre
temps.
LE D o c r e u K .
Je vous déclare...
l'avarié.
Je sais ce que vous allez me dire.
LE bOCTEUR.
Dans ce cas, vous n'avez plus rien à faire ici... Allezvous-en !
l'avarié.
Puisque j'y suis, je vous écoule, docteur.
Si vous avez de la volonté et de la persévérance, il ne vous arrivera rien de ce que vous prévoyez. l'avari É.
Évidemment. Votre devoir est de me dire cela.
LE DOCTEUR
Je vous dis qu'il y en a cent mille comme vous à Paris,
alertes et bien portants. Je m'en rapporte à vous-même...,
enfin'.... des petites voitures... on n'en voit pas tant que
cela, allonsl
l'avari é.
Ça, c'est vrai !