ACTE TROISIEME
LA FILLE
Ça valait mieux que de l'emmener crever de faim avec moi.
LE BEAU-PÈRE
Mais c'était votre enfant...
LA FILLE
A son père aussi, c'était son enfant. Est-ce qu'il s'en est occupé, lui?... Voilà encore que vous me faites reparler de ça... Ça m'embête... Mais enfin, vous êtes là tous les deux, voulez-vous me dire ce que je pouvais faire? Le mettre en nourrice ? Si j'avais été certaine de gagner assez d'argent, sûr que je l'aurais mis en nourrice. Seulement je voulais me replacer... C'est pas avec les vingtcinq ou trente francs que j'aurais gagnés, que je pouvais payer les mois, pas vrai?... Du moment que je voulais rester honnête, je ne pouvais pas garder mon enfant...
LE BEAU-PÈRE
C'est effroyable I...
Le docteur Varrête d'un geste.
LA FILLE
Ça, c'est comme je vous le dis... Enfin, connaissez-vous un autre moyen?... Vous voyez bien, vous n'avez rien à dire tous les deux... {Reprenant.) Alors, c'est pas la peine de se faire de la bile... Vous me répondrez... « T'as pas été honnête tout de même. » C'est vrai... quoi... j'ai pas pu durer dans mes places... et puis... quand on a faim et qu'un joli garçon vous offre à dîner, faudrait vraiment être en bois pour refuser... Si encore j'avais eu un métier!... J'en avais pas... Alors, finalement ça m'a conduite à Saint-Lazare... Seulement ça, c'est encore une histoire que je ne comprends pas... On m'y a mise parce que j'étais malade.. . Ces saligauds d'hommes vous flanquent une vilaine maladie, et c'est moi qu'on fiche en prison... C'est un peu fort.
iOO LES AVARIES
LE DOCTEUR
Tu t'es bien vengée... d'après ce que tu m'as dit.
LA FILLE, joyeuse.
Oui, il y a eu de la rebifTe... {Au beau-père.) Faut que je vous raconte ça tout de même... Avant qu'on me mette à Saint-Lazare, le jour même où je venais d'apprendre que j'étais pincée, je rentrais furieuse, naturellement... boulevard Saint-Denis, savez-Yous qui je rencontre?... Mon ancien patron... Ça c'est le bon Dieu qui l'a voulu... Je me dis : Toi, mon bonhomme, voilà le moment de te faire payer ce que tu me dois... avec les intérêts... J'y fais une risette... Ah! ça n'a pas été long, allez... (Tragique.) Et quand je l'ai eu quitté, je ne sais quelle colère, quelle rage m'a passé dans le sang... j'ai pris tous ceux qui on^ voulu... pour ce qu'ils m'offraient, pour rien, s'ils n'offraient rien... j'en ai emmené tant que j'ai pu... et les plus jeunes et les plus beaux... Ben quoi! j'faisais que leur rendre ce qu'ils m'avaient donné I... C'est depuis ce moment-là que je n'en veux plus à personne... et que je trouve que tout est rigolo... Les autres femmes, elles font comme moi... mais elles, c'est pas pour se venger, c'eï-t pour avoir du pain... Malgré qu'on soit malade faut qu'on mange tout de même, pas vrai? {Silence.) Alors, pour danseuse, vous penserez à moi, dites? Le patron vous donnera mon adresse...
LE BEAU-riîRE.
Je vous le promets.
LA F l L L K .
Merci, monsieur.
Elle sort.