‹ Théâtre completChapitre 185 sur 190 · ACTE V · texte numérisé non relu

ACTE V

une vie future lui a valu et tu anéantiras du même coup la plupart de ses chefs-d'œuvre, tu embrumeras ses horizons, tu rétréciras ses sentiments. Nos âmes façonnées par le surnaturel ont fait de lui leur naturel. La religion couve sous notre langage, s'affirme, malgré nous, par nos mots, et chassée de nos cœurs chante encore sur nos lèvres...

MARIE

Chante le mensonge!... Souvenez-vous de m'a voir dit : — Aucun œil n'ayant contemplé Dieu, nous ne concevrons jamais Dieu, et le doigt du prêtre qui se tend vers lui te montre un homme!...

PAUL

S'il te montrait Dieu tu tomberais foudroyée... Te crois-tu donc de taille à fixer un regard d'aigle sur l'Infini?... Celui qui sort d'un antre obscur a besoin de cheminer sous un feuillage d'abord touffu, puis toujours plus transparent et léger, pour s'accoutumer à soutenir l'éclat du soleil. C'est à l'ambre des Églises que l'homme, échappé des cavernes, s'exerce à lever ses regards enténébrés vers l'Éternel. Les religions ne sont pas fausses, elles sont révélatrices ; elles découvrent de l'éblouissante Majesté divine ce que nos fragiles rétines sont en état de supporter.

MAXIMIN, i Paul.

Je n'accepte pas que l'on défende notre sainte Église par un argument pareil !

i04 LA FILLE SAVVAGS

MARIE, moqueuse.

Soutenir que sur tous les autels de toutes les époques et de tous les rites se retrouve le même vrai Dieu mis à la portée des peuples-enfants, cela pue l'hérésie à plein nez, hein, mon Révérend?... (A Paul.) N'avez-vous pas dans l'arsenal de vos idées une doctrine que le Père approuve? Cherchez bien, il y a du choix 1... Tantôt vous pensiez que Dieu est en train de se créer à mesure que l'univers prend conscience de lui-même par l'intermédiaire de nos cerveaux. Une autre fois vous annonciez que le culte des héros allait remplacer celui des idoles, et cette nouvelle, survenant au cours d'une certaine nuit féconde en nobles émotions, me transportait au point que, prête à tomber à vos genoux, je m'écriais : — Soyez mon grand homme, voulez-vous ?

PAUL

De tout mon coeur, chère petite humanité !.. aije répondu. Pourtant, je n'ai plus sur toi la moindre influence.

MARIE

J'ai grandi 1... Accordez-moi que je suis au moins votre égale...

PAUL, avec un demi-sourire.

C'est évident : une reine 1... 11 faut l'avouer, ma conception de la suprématie de l'élite tourne à l'utopie. L'homme de génie tirait de Dieu son prestige, il portait au front, comme une auréole, le

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