‹ Théâtre completChapitre 2 sur 190 · ALBIN MICHEL, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

ALBIN MICHEL, ÉDITEUR

22, RLE HUYGHENS, 22

tf. A iri TIRÉ î

S5 exemplaires sur vieux japon à la forme

{dont 5 hors commerce),

numérotés de i à 30 et 31 à 35.

13 exemplaires sur chine (dont 1 hors commerce), numérotés de 3b à itl et kS,

[60 exemplaires sur vélin de Rives (dont 5 hors commerce)* numérotés de U9 à 303 et 30U à 308.

HISTORIQUE

DE

Vers la fin de l'été de 1896, je suis témoin d'un phénomène assez surprenant et qui, à l'heure présente, ne m'est pas encore clairement expliqué. Cela se passe en Lorraine, non loin de Metz. J'ai récemment créé un étang de quatre ou cinq hectares, en établissant un barrage au fond d'une étroite vallée, encaissée dans des coteaux boisés, auprès des ruines d'un hameau appelé Nidange. La digue de cet étang s'est tassée par endroits, une quinzaine d'ouvriers est en train de la réparer. Je surveille leur travail — pas très rigoureusement — car, mon fusil sur le dos, je flâne à la queue de l'étang, m'amusant à regarder les turbulentes morelles qui, près de moi, se poursuivent à travers les roseaux. Temps superbe, très chaud, sans la moindre brise. Tout à coup, un bruit d'ouragan me fait lever la tête... Non loin de moi, sur le miroir poli du lac, l'eau est soulevée en une sorte de trombe, qui a la forme et la taille d'une ruche d'abeilles, tourne sur

«Ue-mêm comme une toupie, et se dirige rapidement vers la rive opposée sur laquelle elle se brise, tandis que le tourbillon aérien qui la surmontait poursuit sa course à travers les arbres de la forêt voisine avec un fracas de tempête. Puis, de nouveau, le grand silence des bois endormis au soleil.

Mes ouvriers sont stupéfaits... Tous les regards sont braqués sur moi... Quelle invention, quel sortilège, quelle dj-namite, m'a permis de bouleverser ainsi les éléments?... Car, pour eux, pas de doute... C'est moi qui ai tout fait... je devine que telle est leur conviction, lorsque, arrivé près d'eux, je leur demande leur avis sur ce que nous avons vu. Leur •ourire ironique me répond : — Ne faites donc pas l'innocent '... Vous le savez mieux que personne I...

Eh non, je ne le sais pas !.., et reprenant ma flânerie, je me mets à réfléchir.

Le problème comporte plusieurs solutions :

Peut-être sommes-nous en présence d'un phénomène purement atmosphérique, un tourbillon produit par le choc de deux courants opposés. C'est peu probable, puisque le temps est calme.

L'étang est de création récente. Il se peut que des masses d'air aient été refoulées par l'inondation jusque dans des fissures profondes du sol et que cet air sous haute pression se soit violemment ouvert un passage en soulevant les colonnes d'eau qui le comprimaient.

Voilà que me vient une idée auprès de laquelle, aussitôt, disparaissent les autres et il y a pour eelft de bonnes raisons. Depuis plus d'un an, •n a entrepris, à quelques kilomètres de chez moi,

UJSTOniQUE DU REPAS DU LION 9

des sondages ayant pour but de recouper les couches de houille du bassin de Sarrebrûck, lesquelles, assure-t-on, se prolongent, à de grandes profondeurs, jusque sous nos régions. Les premiers résultats des prospections semblent encourageants. Il est donc possible qu'il existe des couches de houille sous ma propriété. Est-ce que le phénomène qui nous intrigue ne m'en apporterait pas la preuve ? Le grisou qui se dégage à l'intérieur d'une mine peut, dans certains cas, se frayer un passage à travers l'écorce terrestre et passer à l'air libre sous forme de tourbillon. Ne serait-ce pas un dégagement naturel de grisou qui nous a mis en émoi ?... Mais certainement !... C'est cela î... Et mon imagination déchaînée se mit à broder dans le noir... Elle aperçoit les voies ferrées qui serpenteront le long des prairies solitaires encadrées dans les bois et en chasseront les chevreuils qui, en ce moment, y paissent si gaiement I... Elle contemple, dominant les futaies, les hautes cheminées qui flétriront les feuillages de leurs haleines sulfureuses... Pauvre pays, où je règne en maître sur une nature sauvage, que vas-tu devenir ?... Sans doute un ignoble chaos de grisâtres débris, entre des alignements de casernes habitées par des milliers de sombres travailleurs... Et mon imagination, au lieu de me montrer l'énorme plus-value que prendront mes forêts si une houillère s'y vient loger, m'indique les moyens de me venger des misérables qui troubleront ma solitude. Le chemin que le grisou a suivi pour monter à la surface des eaux de mon étang, qui empêcherait ces eaux de le prendre à

leur tour et d'aller noyer la mine? Supposez qu'un siège d'exploitation s'établisse en aval de la digue que mes ouvriers sont en train de consolider, ne serait-il pas facile, pendant la nuit, d'envoyer les eaux dans ce trou dont l'embouchure serait à un niveau plus bas quecelui du déversoirde l'étang?... Et alors quel désastre pour les gêneurs!... Et mon imagination va toujours... Elle va...

Lisez le Repas du lion, vous saurez en un quart d'heure, jusqu'où elle est allée.

Ainsi le premier acte de la pièce traduit, non pas les méditations d'un penseur, mais les fureurs d'un solitaire qui prévoit que son désert va être envahi et souillé. Et c'est l'acte séduisant, celui qui plaît à tout le monde. Tant il est vrai que l'idée n'a de pouvoir que si la passion la mène.

J'ai écrit le Repas du lion du 15 février au 10 avril 1897 au château des Marmousets, en Seineet-Marne. J'avais, dans mon expérience personnelle, tout ce qu'il fallait pour être à l'aise dans un pareil sujet. Je ne suis pas industriel, comme l'affirme une légende indestructible, mais j'ai des parents qui le sont, et j'ai, dans ma jeunesse, beaucoup vécu chez eux, témoin de leurs efforts, partageant leurs préoccupations, au courant des moindres détails de leur administration. Ils étaient énergiques et intelligents. Leur état-major d'ingénieurs et d'employés était relativement restreint. Ils voyaient tout, ordonnaient tout. Ils supportaient allègrement, dans un pays (1) dont le gouvernement les

(i^ L'Alsace-Lorraine.

traitait en ennemis, d'écrasantes responsabilités. Ce sont leurs qualités que j'ai données à Boussard. J'ai fait suivre à Jean de Sancy (1) la carrière d'Albert de Mun. Le milieu social était le même, et le désir d'exercer une action utile aux classes ouvrières était fondé de part et d'autre sur une forte culture religieuse. La preuve que mon inspiration était bonne c'est qu'elle m'a conduit à la vérité. AL de Mun, quelque temps après la représentation du Repas du lion, a désiré me connaître et nous n'avons pas tardé à nous rencontrer. Il m'a dit avoir été très frappé de la précision avec laquelle j'avais atteint certains points de sa vie intérieure et m'a demandé qui avait pu me renseigner avec autant d'exactitude. Je lui ai donné ma parole que je ne possédais sur lui d'autre documentation que celle des journaux et la lecture de ses oeuvres. Nous avons causé longuement. Il m'a laissé l'impression d'un grand esprit, sachant reconnaître, avec une loyauté parfaite, les erreurs qu'il craignait d'avoir commises dans sa fièvre d'apostolat. Je conserve de lui un beau souvenir et suis fier de penser qu'il avouait sa ressemblance avec le héros de mon drame.

Je lisais dernièrement, dans un article fort aimable d'ailleurs, que mon talent n'atteignait pas le génie parce que je manquais d'audace et qu'eu particulier dans le Repas du lion je n'avais pas eu celle de donner à Jean de Sancy la personnalité de Jaurès... — ce qui laissait percer chez mon critique l'arrière-pensée que pour avoir

('A k la prière d*nn membre de la famille de Sancy, fat changé ce nom

H> ci-lu! d<- Miremnnl.

U LE RBFAS DU LIOS

du génie il fallait composer à sa façon... — Eh bien, tout compte fait, je préfère la mienne; Jaurès, au théâtre, c'est le mélodrame... Quant à l'audace, je crois qu'il en fallait davantage pour exposer le» théories d'apparence impitoyable du Repas, qu« pour larmoyer sur le triste sort du travailleur. Le socialisme moderne se débarrasse heureusement d« la sensiblerie mystique du siècle dernier et le succè» des articles à\i Lysis prouve que le discours de Jean n'était pas précisément rétrograde.

Ma pièce terminée, je la fourrais dans un tiroir. Mon intention était de la publier dans une revue vers la fin de Tautomne. De la faire jouer, il n'était pas question. Et tout à coup me parvient l'annonce d'un événement qui devait avoir sur ma destinée une influence considérable. Antoine devenait directeur du Théâtre des Menus-Plaisirs auquel il donnait le nom de Théâtre Antoine. La scène, sur laquelle avaient été représentés V Envers d'une sainte et ies Fossiles, lui appartenait désormais exclusivement. C'était le Théâtre-Libre ressuscité avec, en plus, la permanence des spectacles. De beaux jours étaient encore possibles pour un indépendant de mon espèce.

Et en effet, un mois plus tard, Antoine me demandait si je n'avais pas une pièce à lui donner pour l'inauguration de son théâtre. Sans même songer à la Nouvelle Idole qui depuis au moins deux ans sommeillait dans un numéro de la Revue de Paris, je lui parlai du Repas du lion, mais en ajoutant qu'à mon avis la pièce ne supporterait pas la représentation. — « Enfin, répondait-il. Usons-

la toujours... Nous verrons. » La lecture eut lieu dans un cabinet particulier du Café de Paris, avec Antoine pour seul auditeur. A la fin du dernier acte, il déclara : « Eh bien, j'ai été très intéressé tout le temps. Pas le moindre ennui... On peut en courir le risque... »

Le choix d'un acteur pour le rôle de Jean pas facile... Quatorze ans au premier acte, n'était trente au dernier... Une heureuse inspiration nous conduisit à de Max qui traduisait l'esprit de mon héros avec sa maîtrise habituelle. Cependant comme il exhibait au cours des deux premiers actes de» formes tout de même un peu trop adultes, Antoine, dont l'activité ne se repose jamais lorsqu'il s'agit de mise en scène, a souvent confié à des femmes le rôle de Jean de Sancy enfant, lors des différentes reprises de la pièce. Mlle Juliette Blum, une jeune Américaine qui semble avoir abandonné le théâtre, l'a joué d'une façon charmante. Un matin, au moment où je quittais la Lorraine pour venir à Paris, me fut remise une lettre me conviant à me rendre le soir même à une représentation du Repas du lion pour juger d'un changement dans la distribution. J'arrive au théâtre avant le lever du rideau, et entré par la porte de l'administration je vais directement sur la scène. Là, j'aperçois un petit garçon en culotte courte observant le public par le trou du rideau. Arrive un prêtre, ayant les allures d'un curé de campagne, qui, sans m'accorder même un regard, interpelle le gamin :

— Avez-vous fait arranger votre culotte ?

— Mais oui, monsieur Antoine.

— Montrez!...

Le gosse tourne alors le dos au curé qui examine en connaisseur le fond de la culotte et déclare d'un ton apaisé :

— C'est bien.

Puis se tournant vers moi, il se félicite de me voir après une longue absence et me présente Suzanne Desprès. C'est ainsi que j'ai fait connaissance de ma future Fille sauvage qui était le petit Jean, tandis qu'Antoine jouait !e rôle de l'abbé, dans lequel il était parfait de simplicité rustique.

Dumény, grâce à la franchise et à la netteté de son jeu, n'a qu'à paraître pour conquérir le public. Il prêtait ses précieux dons à l'ingénieur Boussard.

Avec une distribution qui réunissait les talents de Max, Dumény et Antoine, je pouvais, sans trop d'appréhensions, afïronter la bataille.

Elle a eu lieu le 29 novembre 1897. Le Repas du lion était la première œuvre nouvelle représentée au Théâtre Antoine. Pendant que l'on répétait en toute hâte, Antoine avait repris Blanchelle, la belle comédie de Brieux, avec l'ancienne interprétation du Théâtre-Libre. Je dis que l'on répétait en toute hâte... C'est qu'à la même époque ot mettait en scène chez Sarah Bernhardt une œuvre de Mirbeau, les Mauvais Bergers, dont le sujet offrait de nombreux points de contact avec celui du Repas. Antoine voulait à tout prix devancer la concurrence, et, en effet, c'est nous qui avons défloré le sujet social. Les Mauvais Bergers n'ont été donnés que le 15 décembre suivant.

Gros succès de répétition générale, mais l'enthou-

USrORlQUE DU REPAS DU LION IB

iasme s'arrêtait d'une façon très nette à la fin du " acte (le 3" de la pièce telle que je la publie dans e volume). Or il peut arriver qu'un sujet très beau t magistralement traité ne soit pas accepté le pre- TÎer jour. De grands chets-d'œuvre ont subi cette preuve lors de leur apparition. Mais lorsqu'un puiic a chaudement marché pendant quatre actes et u'au cinquième il devient subitement de glace, on eut être certain que l'auteur a commis une faute ;rave. Ainsi, je n'en pouvais douter, mon cinquième cte ne valait rien. Après la générale, Antoine et de lax vinrent me trouver et me dirent : «Le succès, tiême de public, serait considérable si vous nous aissiez couper purement et simplement le cinquième acte qui n'intéresse pas et fait que l'on mporte un mauvais souvenir. Faisons assassiner ean de Sancy à la fin du quatre, au lieu de le aisser vivre jusqu'à la fiiî du cinq, ^s^ous aurons un léuouement brusqué. Il étonnera, il indignera les onnaisseurs qui ne vous pardonneront pas d'avoir ourué court à la fin d'une œuvre de celte envergure; mais l'intérêt se soutiendra jusqu'au bout et 'est l'important I»

Ils avaient raison au point de vue théâtral et je eur ai permis d'abréger de quelques heures l'exisence de Jean de Sancy. Quant à la brochure, j'ai agement cru devoir n'y rien changer (1). On peut a confronter avec la pièce qui a paru dans la Reme de Paris et qui était imprimée dès avant la re- )résentation. Les deux textes sont identiques

1) Il s'n;^iJ d'- l'ancienne brochure puWiéc- chez Stock.

LV k

If LB REPAS DU LION

Les impressions des spectateurs étaient surtout curieuses à observer au troisième acte (le 2* actuellement) pendant le dialogue des deux beaux-frères, Jean de Sancy et Georges Bonnard, le premier plaidant la cause du prolétariat, le second tenant le langage d'un patron. Suivant que l'un ou l'autre exposait ses idées, c'étaient les fauteuils d'orchestre ou les petites places qui s'animaient. Chacun des deux acteurs avaient ses partisans; l'un au rez-dechaussée, l'autre sous le cintre, et les deux publics se renvoyaient en applaudissements les répliques qui s'échangeaient en scène.

Un soir je suis monté aux environs du lustre pour écouter la pièce en compagnie des gens peu fortunés qui, en général, fréquentent ces régions élevées, et suivre de près les réactions que provoquaient les théories émises devant eux. l!s écoutaient très attentivement, faisant de visibles efforts pour saisir des peîisées parfois un peu au-dessus de leur portée. A la sortie, j'ai descendu les escaliers devant deux hommes à tournure d'ouvriers. L'un a dit à l'autre : — « C'est rudement bien tape, c'te pièce-là... » Le compagnon a répondu : — « Oui.., y a pas à dire... c'est tapé et c'est juste !... Mai? on voit tout de même bien que c'est uu riche qui l'a faite !... »

La presse, sous la réserve du dernier acte qui ne plaisait à personne, a été dans son ensembk très élogieuse. Je donne ici quelques extrait; d'articles, choisis, non certes parmi les pluh enthousiastes, on le verra, mais parmi les plus signiâcatiis.

De Henry Fouquier dans le Figaro.

« Avant tout, ce que je tiens à dire, c'est la joie éprouvée devant une œuvre noble et visiblement dépouillée de toute préoccupation autre que celle de sa propre pensée. Il y a là une marque d'indépendance d'esprit, de dédain des contingences, qui me frappe d'abord. L'auteur a parlé parce qu'il pensait avoir quelque chose à dire : ce quelque chose, il l'a dit dans la forme qui lui plaisait. La thèse et la forme même, on peut les discuter, on les discutera. Ce qui est au-dessus de la discussion, c'est la belle îUure libre d'une œuvre de penseur et d'artiste. Et en disant ceci, je ne blâme pas — loin de là — les auteurs qui, en écrivant un drame sont contraints, par des causes diverses, de songer au goût du public, et de mesurer les chances du succès. Mais je puis aimer, d'une admiration particulière, l'œuvre conçue, pour ainsi dire, dans l'absolu et envier ceux à qui la bonne fortune de la vie permet d'essayer de la réaliser telle qu'ils l'ont conçue et rêvée.

« Il tombe sous le sens que, surtout dans sa version dernière, le Repas du lion n'est pas un drame selon l'ordinaire formule. J'approuve pourtant les changements faits, qui débarrassent l'œuvre d'incidents mélodramatiques, ajoutant encore à sa haute originalité ! Il est clair que l'auteur « lâche » des personnages; que nous ne savons plus qui a tué Boussard, que l'ombre se fait sur l'action. 11 m'importe peu. Le fond de l'œuvre se montre mieux, inaltéré. Et le fond de l'œuvre c'est, posé par un esprit de haute envergure et en une langue dont féloquence est supéneare et le pittoresque d'une

maîtrise achevée, le plus grand problème moral e( social de notre temps. »

De Léon Bernard. Derosne dans le Gil Bios.

«...Ce que je puis aflirmeravec tranquillité, c'est qu'il y a dans cette nouvelle pièce de M. de Curel des choses si parfaitement, si absolument belles, que, plus que jamais, nous avons le droit de dire que l'homme capable de les concevoir et de les écrire nous apportera certainement des chefsd'œuvre qui, après s'être imposés d'emblée à l'admiration de leur temps, ont des chances de mériter celle de la postérité.

« Hier, pendant la première partie de la pièce, nous avons bien cru que nous le tenions, ce chefd'œuvre, et qu'enfin, cette fois, l'auteur avait donné, et définitivement, toute sa mesure. Par suite, il a bien fallu faire des réserves; mais pendant les deux premières heures la salle entière avait été conquise avec une maîtrise souveraine. On eût été conquis à moins. Je ne sais rien de plus saisissant, de plus vivant, ni d'un relief plus franc que le premier acte du Repas du lion... »

Le Temps du 29 octobre donnait l'article de Sarcey.

Celui-ci n'était pas content. Une pièce qui allait, ou semblait aller au petit bonheur, et qui bousculait les méthodes qui lui étaient chères, trouvait bon accueil auprès du public... Non cela n'était pas permis ! Et il niait l'évidence !...

« ...J'arrive enfin à la pièce de M. François de Curel, le Repas du lîoriy dont la première représenta-

tion a été donnée cette semaine au Théâtre Antoine.

u Le Repas du lion a quatre actes [tel qu'on le jouait, il ne s'occupait pas de la brochure] dont les deux premiers forment un prologue. Après ce prologue, il n'y a plus de pièce. C'est une suite de conférences que termine un coup de fusil, parti l'on ne sait d'où et l'on ne sait pourquoi. L'ouvrage est donc conçu en dehors des nécessités, ou, si l'on veut, des conventions, des habitudes dramatiques. On peut répondre hardiment qu'il n'aura aucun succès près du grand public qui vient chercher au théâtre la sorte particulière de plaisir que le théâtre peut donner. Il ne peut, comme les œuvres précédentes du même auteur, être goûté que d'un petit nombre de blasés et de délicats qui vont dans une salle de spectacle comme ils iraient dans une église, dans un salon littéraire, dans un atelier, disposés à écouter n'importe quoi, pourvu que ce n'importe quoi soit nouveau, piquant, et leur secoue les nerfs. Mais le vrai public n'a point ce scepticisme, et ne connaît pas ce détachement; quand il va à l'église, c'est pour entendre un sermon et il veut que la parole de l'orateur soit appropriée, et au lieu où il parle et aux conditions nécessaires du genre. Et, de même, dans une salle de spectacle, il demande, poussé par une logique invincible, une œuvre de théâtre.

« Ce qui m'étonne, c'est que M. François de Curel, qui a des idées, s'obstine tout ensemble, et à les porter sur la scène, et à ne pas leur donner la forme dramatique. Il y a là une contradiction que je ne m'explique pas.

« Je me l'explique d'autant moins, que c'est chez M. François de Curel parti priset non impuissance, car son prologue est, comme le premier acte des Fossiles, d'excellent théâtre. S'il a pu écrire ce prologue, pourquoi ne fait-il pas la pièce? Quelqu'un me disait de lui : il restera toujours en marge du théâtre. Mais qui l'y force ? J'ai vingt fois entendu cette semaine ses admirateurs s'indigner que la Comédie-Française eût refusé le Repas du lion (1). Mais pourquoi veut-on que la Comédie- Française, qui a d'ailleurs été échaudée(2), joueun ouvrage qui certainement ne peut avoir qu'une demi-douzaine de représentations ? Antoine le fait par point d'honneur; mais croyez-vous qu'il n'aimât pas bien mieux que M. François de Curel lui eût apporté une vraie pièce ? Croyez-vous qu'il se soit trompé sur le sort qui était réservé à celle-là?

« Il le savait; tout le monde le savait autour de lui; peut-être M. de Curel lui-même le savait-il? Mais alors, pourquoi s'entête-t-il ?... Quelle gloire y a-t-il à jouer des airs de danse sur un grand orgue, ou la Marseillaise sur un flageolet? M. de Curel est d'autant plus impardonnable qu'il a plus de talent.

« Il n'y a pas de pièce. Remarquez-le : je ne prétends point qu'on doive repousser du théâtre les discussions politiques ou philosophiques; tout ce

(1) Elle n'avait pas eu à le refuser, puisque je ne l'avais pas offert. Néanmoins le bon Sarcey, défenseur attitré dï la Comédie-Française, laisie ici passer le bout de l'oreille.

(2; Avec PAmour brode, sans doute.

ISTOniQUE DU REPAS DU LION »1

ue j'affirme, c'est que si l'écrivain les porte au icàtre sans leur donner une forme dramatique, on ourra bien, si l'on veut, appeler ce théâtre une triune, ce sera une tribune qui n'aura pas un auditeur.

« A quoi bon alors ?... »

Dans le Temps du 10 janvier, Sarcey, qui avait n nonce que le Repas du lion ne pouvait avoir u'une demi-douzaine de représentations, apportait n correctif à ce jugement précipité ! La pièce faiiit beaucoup de bruit, les sj-mpathies affluaient ers moi, et il fallait bien reconnaître qu'il y avait ans mon œuvre autre chose qu'une conférence éplacée sur la scène. Voici comment Sarcey se tint d'affaire :

« ...J'ai eu la curiosité d'aller revoir le Repas du on de M. François de Curel qu'Antoine joue queluefois. J'ai trouvé une salle pleine, un public très ttentif, très intéressé, sinon très ému. Ce drame a lus de succès que je n'aurais osé espérer. J'ensuis ien aise; il s'y trouve des parties vraiment fort elles et qui sont d'un maître écrivain.»

Faguet, comme on va voir, me réservait un reirement encore plus prononcé.

Le 29 novembre il écrivait dans les Débals :

« En véi'ité, quoique ce soit vrai, est-ce possible ?.. . n homme conçoit un sujet très fort, très grand, •es vrai. Sur ce sujet, il écrit deux actes et demi •es nets, très justes, très pertinents, tout pleins de érité humaine et dans une langue d'une fermeté t d'un relief admirables. Et puis, pendant un acte t demi, il ne sait pas où il va; il est illogique, fanisque, bizarre, niaisement horrible, donne des in-

quiétudes sur la santé de son esprit, et écrit dans I; langue la plus déclamatoire, la plus flasque et 1; plus creuse et dépasse toutes les limites connues d< l'obscur à la fois et de l'ennuyeux.

« C'est pétrifiant. C'est un cas de dualité mentait comme on en cite quelques-uns. Il y a des homme! qui sont composés de deux hommes dont l'un esi exactement le contraire de l'autre. [Cruelle énigme! On dirait qu'il y a deux de Curel [Que deux!...] qui se sont avisés d'écrire une pièce et que celui des deux qui sait ce qu'il veut dire a donné sa démission après avoir écrit juste la moitié de cette singulière tragédie...»

Parlant de la longue discussion des deux beauxfrères, il continue :

« Et ils vont ainsi, convaincus tous les deux, éloquents tous les deux, disant chacun avec une merveilleuse exactitude absolument ce qu'ils doivent dire, et dans une langue que, je vous prie de le croire, mes petits amis, on n'entend pas tous les jours au théâtre. M. de Curel est tout simplement un grand écrivain quand il n'écrit pas en charabia. La vérité historique m'oblige à ajouter qu'il écrit quelquefois de cette dernière manière. »

Ayant expliqué que le dialogue des beaux-frères aboutit au revirement de Jean, Faguet reprend : « Admirable, ce revirement... Absolument vrai... d'une profondeur... Seulement, le pu.Jc n'y a rien compris, et il a eu un peu raison. Il est trop brusque. A la réflexion, on le trouve de toute vérité et de toute beauté. Au théâtre on ne se l'explique pas. H ne paraît pas motivé... »

« Je commence à désespérer de M. de Curel. C'est comme un grand esprit trouble. J'ai malmené /'£";!vers d'une sainte en reconnaissant qu'il y avait là une intention originale. J'ai traité durement les Fossiles. J'ai été ravi du l'Invitée, et je le suis encore, et j'ai cru que M. de Curel se « dégageait ». L'Amour brode m'a replongé dans la tristesse et voilà que le Repas du lion me renfonce dans le désespoir. Et pourtant les deux premiers actes du Repas du lion et même la moitié du troisième... Oui, mais c'est précisément pour cela. Quand on est capable de poser une pièce avec ce talent et qu'on en tire ce que M. de Curel en a tiré, rien ne démontre mieux une faiblesse d'art et une incapacité de maîtriser un sujet qui sont des vices littéraires incurables.

« Je souhaite de tout mon cœur qu'un homme, évidemment si bien doué comme conception et comme don du style, me donne un éclatant démenti, mais je n'y compte guère.

« Je recommande pourtant la pièce aux curieux qui se moquent parfaitement de l'ensemble et qui vont au théâtre pour écouter une scène bien venue. La scène de discussion, entre Boussard et Jean, au troisième acte, est en soi un pur chef-d'œuvre. Elle vaut la peine qu'on se dérange pour elle seule. Je la signale aussi aux revues et journaux. Voilà un bon extrait à faire. Les journaux abondent peu en si haute littérature. »

A présent, écoutons le revirement. Il se trouve dans les Débats du 13 décembre

« Le loisir de cette semaine, presque vide de manifestations d'art dramatique, me permet de revenir sur le Repas du lion, tel qu'il a paru imprimé.

« On sait, en effet — et pour ceux qui me ressembleront en 1930, qui liront avec soin les anciens journaux pour saisir l'histoire littéraire, autant qu'il est possible, sur le vif, c'est une chose qui doit être consignée diligemment dès aujourd'hui — on sait, en efî'et, que le Repas du lion a une histoire assez particulière. A la première représentation, et du reste, aux représentations suivantes, au théâtre en un mot, il est en quatre actes; dans la Revue de Paris et dans la brochure que je remercie l'auteur de m'avoîr envoyée (j'ignore si elle est dans le commerce), il est en cinq actes. C'est que à la répétition générale le cinquième acte avait plu médiocrement, et que pour la première représentation on l'avait tout simplement coupé, avec quelques remaniements et raccords... »

« Tant il y a que le Repas du lion a cinq couverts dans la pièce imprimée. Or cette rédaction primitive doit être examinée, puisqu'elle existe, et à certains points de vue de dramaturgie et de psychologie, il n'est pas inutile de l'exam.incr. »

Après avoir longuement démontré que même avec l'intermédiaire du cinquième acte mon dénouement était trop brusque, Faguet poursuivait en ces termes :

« Mais ce qui est beaucoup plus intéressant à étudier, ce qui fait, au vrai, l'intérêt de cette ptiblica-

HISTORIQUE DU REPAS DU LlOlf 3S

tion du cinquième acte du Repas du lion et sur quoi, du reste, il est plus agréable de réfléchir, parce qu'on n'a pas ici de choses désagréables à dire à un homme d'un très grand talent, c'est ce qui nous est donné dans ce cinquième acte du caractère de Jean.

«Car, comme je l'ai dit, le fond du Repas du lion, c'est une évolution de caractère, c'est-à-dire la chose la plus belle comme la plus difficile à tenter au théâtre. Or la pièce, coupée à la fin du quatrième acte, coupait net l'évolution du caractère avant qu'elle fût complète, avant qu'elle fût achevée. L'essentiel, certes, nous en était donné, je le rappelle brièvement. Un féodal, sous le coup d'une émotion violente — ce féodal devenant, se faisant Petite Sœur des pauvres; — sous l'impression d'une conversation, ce qui commence à être invraisemblable, ce féodal revenant à sa première nature mais « à la moderne » et se promettant d'être ce que Proudhon appelait tantôt un « chef de travail » et tantôt un « exploiteur » et c'est la même chose. Fort bien, et l'on sait combien j'ai approuvé, admiré même cette évolution de caractère, tout en regrettant l'absence de quatre ou cinq mots qui l'eussent rendue plus claire pour le public.

« Mais elle n'est pas achevée. Ce féodal redevenu féodal, que devient-il quand il voit que, si son premier état d'âme était suranné, si son second état d'âme était assez vain, son troisième état d'âme est démontré plus vain encore par les colères furieuses qu'il rencontre devant lui et qu'il suscite?... Que devient-il ? Voilà évidemment ce que nous voulons

K LE PEPAS nu LION

savoir et c'est ce que le cinquième acte nous apprend.

«Eh bien, c'est mélancolique et assez grand... Ne vous en défendez pas, M. de Curel, c'est bien une manière de Hamlet moderne que vous avez voulu faire... Parfaitement.

« Et, après tout, vous l'avez fait. Le Repas du lion est un grand poème desservi par le théâtre, par les nécessités de raccourci que comporte le théâtre et aussi par l'impuissance de l'auteur à se plier à ces nécessités inéluctables et à en triompher. Comme beaucoup d'oeuvres d'esprit très distinguées, c'est un ouvrage où le talent technique se soutient par le génie créateur et où le génie créateur est comme défiguré par les défaillances du talent technique. C'est pour cela que le Repas du lion (au moins en sa seconde partie) est comme étriqué au théâtre et reprend toute sa grandeur (parce qu'on peut la lui rendre) à la lecture au coin du feu. Ce talent technique, M. de Curel l'acquerra-t-il ? Je n'en sais rien. Ce n'est pas en art que qui peut le plus peut le moins, parce que, en art, y a-t-il du plus et du moins ? Il est bien entendu que je le lui souhaite avec une ardeur et une sorte d'impatience sympathique. »

Ces extraits montrent à quel point, en quelques semaines, ma situation d'auteur dramatique s'était élargie et transformée. Je venais de m'élever à un degré très supérieur à celui que j'occupais avant le Repas du lion. Depuis cette époque je suis resté, aux yeux de bîen des gens, un écrivain spécialisé dans la question sociale. On rencontre même cette

HISTORIQUE DU REPAS DU LION Si

affirmation dans certains traités de littérature qui voient tous mes ouvrages à la lumière d'un seul, lequel n'est d'ailleurs, à le bien considérer, qu'une étude psychologique, Faguet vient de nous l'expliquer.

Malgré l'impression profonde produite par le Repas du lion, je savais, mieux que personne, tout ce qu'il y avait à blâmer dans cette œuvre, et avant de la publier dans mes Œuvres complèlcs, j'ai fait mon possible pour en atténuer les défauts.

On avait accueilli les deux premiers actes avec une faveur unanime. J'ai cependant constaté que le second répétait beaucoup de choses déjà dites dans le premier. Je les ai fondus en un seul acte, long, mais sensiblement plus court que la somme des deux actes composants. Sarcey avait fort bien discerné qu'il ne s'agissait là, en réalité, que d'un véritable prologue, et il ne convient pas qu'un prologue envahisse plusieurs actes.

L'ancien troisième acte, devenu !e second, é':ait phrs discuté. Des maladresses d'exécution empochaient l'évolution du caractère de Jean de s'accuser franchement. Je croîs cependant avoir mis dans la bouche de mon héros tout ce qu'il faut pour qu'on sache que sa vocation d'apôtre n'a rien de spontané et que son penchant naturel rentraîne dans une direction opposée. Ce n'est pas sans intention que je note d'inquiétantes similitudes entre la manière d'a&onter le public du grand orateur chrétien et celle des comédiens en scène. Mêmes travers d'amour-propre, même sensibilité au suc ces... Il n'est donc pas exact, comme on l'a prétendu

que son évolution soit causée par un événement bien mince, une simple conversation avec son beaufrère. Depuis longtemps il souiTrait d'être un déclassé d'une catégorie supérieure, et il s'accroche aux arguments de Georges, comme le naufragé à une bouée de sauvetage. Cela ressortira mieux dans un acte beaucoup moins touffu que l'ancien.

J'espère également que l'on se rendra compte que la scène avec Mariette est loin d'être inutile. Elle appuie d'une preuve immédiate l'affirmation que l'on ne saurait être bienfaisant sans être soi-même son principal obligé. Zola, qui assistait à la première représentation, était ravi delà sincérité et de la sobriété de cette scène et me l'a témoigné.

Mon intention — et sur ce point il n'y a jamais eu de sérieux malentendu — mon intention, en créant le personnage de Jean, 'était d'accompagner, dans son pèlerinage à travers la vie, un homme qui porte, comme une meule attachée à son cou, l'écrasant fardeau d'un vœu contraire à ses inclinations. En écrivant ma pièce je m'étais quelque peu laissé détourner de mon but par l'intérêt des problèmes que mon héros était conduit à examiner. En écoutant ses discours, j'étais exposé à oublier sa personne, et, parti pour décrire sa vie, j'aboutissais à ce contre-sens de le tuer prématurément. Peut-être est-il bon que je raconte ici l'ancien dénouement du Repas du lion et la mort de Jean.

A la fin du quatrième acte qui se passait dans la chapelle des catéchismes du presbytère, les ouvriers partaient en tumulte pour déclarer la g^ève, et l'ou apprenait qu'un assassin^ resté inconnu, venait de

HfSTORtQVE DV REPAS DU LtOS M

tirer sur M. Boussard et l'avait manqué. « La réponse des chacals au lion ! » dit l'abbé. Et nous voici au cinquième acte. L'assassin, tandis qu'il fuit à travers bois, est blessé par le garde Prosper, qui lui envoie son coup de fusil sans le reconnaître, tout en étant certain de ne pas l'avoir manqué. Il a trouvé du sang sur les feuilles mortes, qui tapissent le sol, et ne cesse de répéter, comme s'il s'agissait d'un sanglier ou d'un cerf: — Il a ma balle I... C'est dans la maison de son frère le garde que Robert, blessé par lui, se réfugie. Il s'y retrouve avec Jean, et alors a lieu la scène suivante, la dernière du drame : nous sommes dans !e jardin de Prosper, Robert s'avance. De la main droite ii lient un fusil.

^on bras gauche pend, inerte, le long du corps, la main rouge de sang. La manclie est gonliée par de la mousse tassée tout autour du bras et qu déborda en faisant une manchette verte autour du poignet. Mariette pousse un cri et s'élance vers lui. Robert se détourne avec une grimace

de douleur.) ''

MARIETTE, se jette à genoux devant lui et cherche à toucher délicatement la main malade.

Robert!... Mon pauvre Robert!... Viens... (Elle veut l'en-

traîner dans la maison.)

ROBERT, iJean.

Vous parliez de me suivre au sang... Vous n'auriez pas été loin... Voyez, j'ai bourré ma manche de mousse... Cela fait éponge... Le sang ne coule plus... C'est égal ! je «liis pris!... Pendant la grève, comme délégué ouvrier, je suis forcé de me montrer tout le temps, et si je disparais, c'est la même chose. On ne serait pas long à me retrouver, et j'aurais encore l'air de me sauver. (Allant k u porte

«e la maison, 0 appelle :) Prosper ! PrOSpCF !

PUOSI'EU, de l'intérieur.

Q'ri ça, qu'appelle?... (arrivant) Robert!... Ilcin ?,.. Quoi?...

ROBEUT, contrefaisant la voix de Progper.

« Il a ma balle ! « - Je l'ai enlendu : « Il a ma balle I...

Il l'a ! » (Montrant un point de son bras.) Eh bien, elle CSt là, ta

balle!...

PROSPER

Ah chien !... j'osais pas penser que c'était toi, malgré qu'y m'avait bien semblé que l'individu marchait comme toi... Tant pis I... Sacrée famille qu'nous sommes !... Un frère au bagne I...

ROBERT

Possible que je finisse au bagne, mais pour moi ce n'est pas un déshonneur que d'y aller par ce chemin-là. J'aurai même un certain plaisir à raconter aux juges, de façon à être entendu de toute la France, qu'aussitôt après mon crime je suis sorti de ma cachette pour dire à M. Jean : vous racontiez votre histoire du lion CToyant parler à des chacals, mais il y avait un homme parmi eux. 11 a fait ce que fait un homme quand on lui montre le lion. Il saute sur son fusil et tire dessus. Maintenant, laissez-nous, je veux être seul avec Mariette (1). Soyez tranquilles,

je ne m'échapperai pas. (Tout à l'heure, pendant que Prosper racontait l'attentat, le ciel a commencé à s'assombrir. La lune a disparu. H fait à présent très sombre. Mais, depuis un instant, on voit pnr-dessus la haie du jardin une lueur grandir à l'horizon et envahir peu à peu le ciel comme une tache rouge. Au loin une cloche le met à sonner Is tocsin. Tous écoutent.)

PROSPER

On sonne au feu !...

(1) M-irietlf ttt M finncit

ROBERT, montrant la lueur.

Oui. Le bois du seigneur brûle... Pendant que j'ctllais au lion, d'autres mettaient le feu au repaire du lion.

JEAN, menaçanU

Qui le leur a conseillé ?

ROBERT

Moi!

Bien visé, cette fois 1... Le coup porte ;... Regardez-la, Prosper, comme elle flambe !... Par ce temps sec, iuuiile d'y courir... Une traînée de poudre qui s'embr.ise ! (à Robert.) Ils font bien, vos amis, de la détruire !... Celle forêt se moquait d'eux !... La vie libre, la vie sauvage, l'air, la lumière, la santé, elle montrait tout cela, de loin, à des esclaves. 11 y a dans la forêt des bûcherons et des charbonniers qui n'ont pas la cloche pour les appeler au travail : la grive matinale suffit, ils partagent avec les chevreuils la lumière et le parfum des ileurs. Ils ne sont presque pas des ouvriers. Que leur repaire soit réduit en cendres !... Qu'il n'y ait plus à Sancy que des forçats noirs de houille 1...

ROBERT

Bravo 1 Vous souffrez!... je n'espérais pas si bien réussir !

MARIETTE, à Jean, montrant HobeiU

Sauvez-le 1

JBAN

Je ne me salirai pas en le dénonçant, mais le sauver, moi !... Allons donc ! Le monsieur qui tire sur le lion ne dMiiandf pas de pitié ! 11 ne réclame que juslioe! IV 3

MARIETTE, joignant les mains.

Ah, Monsieur, la justice !... je vous en supplie, pensez à ce que je suis ! Rappelez-vous mon enfance et pourquoi vous m'avez élevée... La justice !... c'est toujours de pardonner... d'être bon... (Long silence.)

JEAN, i Prospar, montrant Robert.

Prosper, vous n'avez dit à personne que vous avez tiré sur lui?

PROSPER

Personne, excepté vous.

JBAN

Tout le monde croit donc que M. Boussard a été tiré deux fois... Lui-même en est convaincu. La blessure de Robert peut s'expliquer par un accident, une imprudence. Elle ne devient accusatrice que si vous racontez la vérité. Moi je ne la dirai jamais, je vous prie de ne pas la dire non plus.

PROSPER

C'est la première fois de ma vie que je n'obéirai pas... J'iui dirai c'qu'il est, devant tout le monde, à moins qu'y n'aille s'achever à l'endroit où not' papa s'est fait massacrer. On n'a pas pris les assassins... Qu'y paye pour eux et pour lui-même... S'y recule, rien n' m'empêchera de parler!...

ROBERT

Prosper, je ne t'en veux pas... Tu es payé pour nous tuer comme d'autres le sont pour forger le fer.

Robert, c'est moi qui ai tué le père de Mariette. Voub ▼o«s rappelez bien... Quelqxi'un avait inondé le sondage

et fait crouler le puits... C'était moi!... j'ai commis un acte analogue au vôtre, et Prosper, je ne puis y penser sans émotion, m'a dit qu'il était de cœur avec moi; je n'ai donc pas le di'oit, ni Prosper non plus, de me montrer impitoyable pour votre crime. Que Prosper s'arrange avec sa conscience, la mienne m'ordonne de me taire... Vous ne me devez aucune reconnaissance, je ne suis que juste. Si votre frère vous accuse, défendez-vous en disant que Jean de Sancy vous a donné l'exemple. On aura le secret de ma noble existence !..,

PROSPEB

C'est bon, Monsieur, j'dirai rien... Seulement, des choses pareilles ça fait trop enrager... je m"en vais du côté du feu, je m'y ferai encore moins de mauvais sang

qu'ici. (Il part dans la direction de l'incendie.)

Monsieur, je ne veux pas vous prendre en traître. Vous avez beau me faire grâce à la prière de Mariette, je reste un ennemi.

MARIETTE

Je suis sûre qu'au fond du cœur il vous admire. Ah ! Monsieur, je savais bien qu'on avait mal compris l'histoire du lion. Ce qui les a rendus si furieux, c'est que vous apportiez du pain en retirant votre âme. Eh bien, c'est votre âme qui vient de s'offrir le repas du lion 1... Va, Robert» tu peux en ramasser les miettes 1...

Oui, vous le pouvez... Tout ce qu'il y a de bon en moi est votre bien... Ueprenez-le. Mon âme s'est formée au contact des ouvriers; leurs espérances et leurs angoisses ont fait d'oU^, pour ainsi dire, l'ftme d'ttne fonle. Lorsqiie

34 LE HEP AS DU LIOy

j'olais un orateur applaudi, c'est la foule qu'on acclamait pit moi. Au fond, c'est elle qu'on admire chaque fois qu'un homme s'éiève un peu. La lumière dont il rayonne n'est que le roîlet de beaucoup de pâles créatures, dont il a pillé, vo eur sublime, les faibles lueurs. Il deviendrait voleur infâme s'il oubliait que sa grandeur est l'ouvrage de tous. Il y a un repas du lion, fait de sacrifice et de générosité, que mon âme s'est engagée à consommer sous vos yeux le jour où vous m'avez fait lion.

ROBERT

Avant de sortir j'ai mis dans mon fusil deux balles, dont une, qui y est encore, pour vous, justement pai'ce que votre âme ne remplit pas ses engagements. Vous dînez bien, vous couchez dans un bon lit, vous devenez célèbre en racontant nos misères et vous noiis traitez de chacals bons pour dévorer les débris de vos ripailles ! Voilà ce repas du lion, fait de sacrifice et de générosité que vous consommez sous uos yeux. Allez ! vous n'êtes, pour employer votre expression, qu'un voleur infâme !

Non, parce que, moi aussi, j'ai eu mes misères pendant que vous aviez les vôtres. Jusqu'à présent ma vie n'a été qu'un douloureux apprentissage au service des pauvres. Un jour, à bout de forces, j'ai voulu me reprendre, j'avais tort I Vos cris, le sang prêt à couler, ma propre angoisse, me donnent la sensation d'une chair vive qu'on tranche. Annoncez à vos camarades qu'ils me reverront.

ROBERT

Il faudrait d'abord savoir ce que vous leur direz.

JEAN

Qu'ils sont mes frères, qu'à l'heure même où je voulais

ne plus me dévouer à eux, je secourais l'un d'eux. Ah ! je sais bien... Il faudrait ajouter autre chose, apporter une espérance, montrer le salut. C'est là votre force!... Vous parlez d'un grand soir où l'exploiteur se tordra sous les haches comme ce soir nos vieux arbres se tordent dans le feu. A ce crépuscule sanglant, autrefois j'opposais l'aurore d'un bonheur éternel. A présent je n'ose plus emprunter à la religion ses mots tendres et consolants. Je reste tout meurtri devant la vérité cruelle. Eh bien, ce sera mon dévoucnîent de l'imposer à vos colères, celte vérité qui me semble utile à proclamer. Je crois au lion, je m'incline devant les droits que lui donne sa griffe. Il a l'air d'un tyran, et c'est un serviteur précieux, comme un chien auquel on fait la curée pour entretenir son ardeur et qu'on pend au premier arbre venu dès qu'il ne rapporte plus de gibier.

ROBERT

Ceci me va mieux ! Alors si les chacals ne sont pas contents du lion et que, par hasard, ils se sentent en force, ils ont le droit de l'étrangler.

JEAN

Si le lion n'est propre à rien, je fais bon marché de sa peau I

RÔBEftt

Metci du conseil 1... (En achevant ce» mots, il iOùlève soh fusil de son bras valide et tire dans la poitrine de Jean, puis il jette son arm< i terre et va s'asseoir devant la maison. Jean se retient à une brancbt d'arbre, regarde une dernière fois la forêt qui brûle et murmure :)

JEAN Adieu, petit Jeaul... (puis U tombe et meurt.)

RIDSAC

S6 LE BEPAS D'U LION

En lisant ces pages où la pensée cherche vainement à s'épanouir sur le maigre sol du mélodrame, comme on comprend que le public se soit montré rebelle à mon dénouement. J'avais réussi à l'entraîner dans une bataille d'idées, et il est tout à coup transporté dans une scène de meurtre et d'incendie. Rien d'étonnant à ce qu'il ait été complètement dérouté.

Et maintenant, à Faguet qui affirme que j'ai voulu faire un Hamlet moderne, je réponds : — Vous avez raison si vous entendez par là que je me suis eiforcé de peindre un homme qu'un secret tourment pousse dans une direction qui n'est pas celle de ses goûts et de ses aptitudes ; vous avez tort si vous croyez que ce défaut d'harmonie intérieure ira chez mon héros jusqu'aux hésitations et aux doutes qui semblent par instants troubler l'esprit d'Hamlet. Jean de Sancy ne sera jamais ni un timide ni un indécis. Sa très haute intelligence l'obligera certes à délibérer avant de prendre un parti; il ne s'engagera pas à la légère, mais une fois engagé il ira jusqu'au bout. C'est un fort. Il l'a montré par l'énergie avec laquelle il a tâché de réparer sa faute, sans lui chercher d'excuse, fier, au fond, de se sentir de taille, malgré son jeune âge, à ne pas fléchir sous la responsabilité. Et quelle opiniâtreté à marcher d'un pas ferme dans sa voie douloureuse, en servant de soutien, lui qui pourrait être accablé, à la fille de sa victime 1 Oui, son âme est robuste... Il a grandi dans les forêts... Il n'avait pas six ans qu'il se faisait un point d'honneur de traverser la nuit les bois aux ombre* «rapé-

nétrables, domptant sa peur, s'habîtuant à ne pas tressaillir lorsque près de lui, brusquement les branches craquaient au départ d'un fauve. Un peu plus grand, il opposait déjà une énergie d'homme aux fureurs des bêtes. Lorsqu'un sanglier était au ferme devant ses chiens, il volait à leur secours, les rejoignait dans le fourré, observait avec sang-froid l'énorme et noir cochon prêt à le charger et saisissait l'instant où il présentait l'épaule, pour y loger sa balle. Ensuite, de sa petite main, il saignait l'animal abattu sur le flanc, mais encore capable d'un mauvais coup. Un gosse élevé à la rude école de la chasse, au contact des forestiers et des bûcherons, ne se répandra pas plus tard en vaines sensibleries. Arrivé à i'àge d'homme il gardera de sa jeunesse l'habitude, aussitôt une résolution prise, de foncer vers le but avec la fougue d'un taureau. Et c'est pourquoi je ne partage pas, pour mou ancien dernier acte, l'engouement tardif de Faguet. Mon héros cesse d'y être logique dans son évolution. Lorsqu'il assure que les grands hommes concentrent dans leurs esprits les trésors amassés par la foule et que c'est elle qu'on admire en eux, il dit une sottise. Cent mille hommes ne renferment pas ce que renferme Shakespeare ou Corneille. Qu'un large rayon de soleil tombe sur un chiiTon, il deviendra tiède au toucher et c'est tout ! mais sur le trajet du rayon, placez une lentille de cristal et aussitôt le chiffon brûle. Oserez-vous prétendre que la lentille n'a rien apporté de nouveau, et que le rajon est seul créateur du feu ? Et encore cette lentille captant le rayon n'est-elle qu'une bien imparfaite

image du grand homme concentrant les spiritualités éparsesd'un peuple. Dix lentilles fourniront dix petits foyers identiques, alors que les dix grands hommes auront dix personnalités originales, et transformeront le monde, chacun à sa façon. Décidément, je ne reconnais plus ici mon Jean des actes précédents. Il ne sait plus ce qu'il veut. Il renie sa grande im.age du lion dévorant sa proie et puis, contre toute attente — et j'ai peur que ce ne soit pour faciliter à l'auteur le coup final — il y revient, et annonce à Robert, sur un ton qu'il est permis de trouver provocateur, qu'il passera son temps à l'imposer aux colères des ouvriers. J'insiste sur ces différents points, pour bien établir qu'en changeant la fin de mon drame je n'ai pas aveuglément subi la pression du public, mais qu'après l'avoir soigneusement contrôlée, j'ai constaté qu'elle me signalait une grave erreur.

Le caractère de mon héros était si clairement défini, sa direcliou si nettement indiquée, que je n'ai eu aucune peine à le remettre dans la bonne voie aussitôt après sa rupture avec les ouvriers. Et encore, est-ce bien une rupture, ce qui se passe entre eux et lui?... L'ascendant moral qu'il avait pris sur eux, se transforme en autorité effective. De guide il devient chef. Sans cesser d'être de bonne foi, il soutiendra jusqu'à sa dernière heure, que le sei*ment prêté sur le cadavre de sa victime a été tenu. Il a évolué, mais sans sortir d'un certain plan que sa conscience avait choisi. Robert aussi a é-volué, mais d'une autre façon. Parti de bas, il est parvenu à se civiliser, et en se civilisant il a perdu cette foi

dans l'absolu qui est la marque des âmes primitives. Il s'est élevé au niveau de Jean et ces deux conducteurs d'hommes, partis sur des routes si opposées, vont se rencontrer dans ce paradis des sentiments tempérés où se réunissent ici-bas tous les vainqueurs.

Et en effet, au dernier acte, Jean et Robert causent ensemble. Ils sont, l'un et l'autre, illustres, comblés d'honneurs, et trop satisfaits pour être désormais ennemis. Comme deux arbres magnifiques, ils étalent des frondaisons luxuriantes nourries de la poussière humaine qui pourrit à leur ombre... Ils ont bénéficié d'une loi de la nature qui condamne les faibles à donner leur subsistance en aliment aux forts... Aussi leurs consciences se sentent-elles à l'abri de tout reproche... Est-ce leur faute si avec le sincère désir d'aimer, ils n'ont réussi qu'à conquérir?... Devant cette pensée que l'égoïsme n'a pas d'allié plus efficace que le dévouement, ils se regardent, et, ironiquement, ils sourient.

Arrive alors l'abbé, en route pour aller à Lourdes, terne voj^ageur à la soutane usée de pauvre curé de campagne. Sa bonté ne l'a pas aidé à s'élever, parce que, venue d'en haut et tombant sur lui comme une pluie céleste, elle le rabattait dans le tas des humbles. Lorsqu'il agonisera sur son grabat de prêtre, et qu'il pressera sur ses lèvres le crucifix de bois noir, ce sera enfin pour lui l'heure de sourire. De son sourire à lui, ou de celui qu'échangeaient les deux grands hommes, lequel préférezvous ?

Ainsi le Repas du lion, qui a posé tant de problèmes et n'en a résolu aucun, se termine sur un uouveau point d'interrogation.

Glermont-Ferrand, le il juillet 1918.

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Pièce en quatre actes, représentée pour la première fois au Tliédlre Antoine, le 26 novembre i897

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