‹ Théâtre completChapitre 42 sur 190 · ACTE n · texte numérisé non relu

ACTE n

JEAN

Alors, plus de charité?...

GEORGES

Au lieu de me donner une procuration en blanc, si vous regardiez de près l'administration de nos forges, vous sauriez ce que nous coûtent les hôpitaux, les écoles, et les caisses de retraites alimentées sans retenues de salaires. J'encourage Louise à soigner les blessés, à courir au-devant des misères. La charité est un devoir social, puisqu'il y a des plaies qui ne peuvent se panser que par elle. Un vagabond tombe sur le trottoir; une croûte de pain lui sauvera la vie, c'est un crime de refuser la croûte. Mais quand vous secourez le mendiant, rendez-vous service à la société?... Ah I que non pas!... Le mendiant est presque toujours paresseux et débauché ; en tout cas, c'est un isolé qui n'intéresse que vous, cœur compatissant... L'humanité craint son contact, comme le fruitier redoute le fruit gâté, propagateur de pourriture, et c'est l'humanité que vous prétendez servir. Comment s'y prendre pour qu'elle participée vos dons, pour que vous soyez charitable en gros, après l'avoir été en détail ?... C'est bien là, n'est-ce pas, le problème qui vous tracasse ?... (Signe d'assentiment.) Moi, je l'ai résolu. Je n'ai qu'à regarder autour de moi pour m'assurer que je suis très utile, et si je mourais demain, toute une population, sans me pleurer, me regretterait... Inventez, soyez une force créatrice, et la prospérité des autres découlera de la vôtre.

110 LE REPAS DU LIOIf

JEAN

Mais c'est l'égoTsme érigé en devoir 1...

GEORGES

Pourquoi pas, s'il est bienfaisant?..- D'ailleurs, l'égoïsme est un calomnié I Descen-dez au fond des cœurs les plus compatissants... L'un vient en aide aux malheureux parce qu'il a peur des attentats que la misère exaspérée fait commettre, un autre se prive de tout pour augmenter sa part des joies éternelles. Egoïsme, tout cela, et souvent admirable!...

Vous n'imaginez pas avec quelle avidité je bois vos paroles !... Elles répondent si bien aux questions que souvent je me pose! S'il m'est prouvé que celui qui dépense hardiment ses forces dans son labeur préféré a les mêmes chances de secourir l'humanité que s'il s'attelait à beaucoup de bonnes œuvres, mon avenir sera tout changé.

GEORGES

Est-ce que le présent ne satisfait pas complètement vos aspirations ?

JEAN

Non, je l'avoue...

LOUISE, à Georges.

Ne te l'ai-je pas dit bien des fois ? La sainteté est chez lui contre-nature... Nous avons grandi au même foyer, je sais comment on l'élevait... Le courage était à ses yeux la première des vertus... Il y avait alors à Miremoat un vieux curé qui n'acceptait

ACTB II 111

de dîner au château que si on l'accompagnait jusqu'au village à la fin de la soirée, parce qu'il n'osait pas se hasarder seul dans le parc lorsqu'il faisait nuit. Eh bien, c'est Jean qui l'escortait, et revenait ensuite, solitaire, dans les ténèbres opaques de la forêt. Il avait alors huit ans. A douze ans, il sortait la nuit avec les gardes pour guetter les braconniers, et là-bas les braconniers tuent les gardes. Il saignait de ses petites mains nerveuses les sangliers coiffés par ses mâtins. On l'exerçait à faire des plaies et non à les guérir... Il s'est formé au contact des forestiers et des bûcherons, qui l'ont fait rude et ambitieux comme les grands chênes de nos bois... Comme eux, il se laisse envahir par des plantes parasites. La sensiblerie, la pitié, ce sont pour lui le lierre et le gui.

L'énergie accumulée pendant sa jeunesse aventureuse, il l'emploie à vaincre ses instincts, au point que, né pour être un féodal, oppresseur du peuple, il est apôtre.

JEAN

Apôtre raté, vous l'avez dit vous-même...

LOUISE, souriant.

Il plaisantait I Quand on pénètre dans ta vie, on découvre des traits si touchants!... Ainsi j'ai appris dernièrement ta conduite envers la fille de ce pauvre homme dont la mort t'avait si profondément secoué. Comme tu es bon pour elle!... Après l'accident, nous nous figurions que Prosper l'avait recueillie par pitié. Pas du tout 1... C'est toi qui payais, de ta bourse IV •

lia LE REPAS DU LION

de collégien, sa pension chez Prosper. A un âge où les enfants ont bien de la peine à travailler pour leur propre compte, tu la plaçais dans un couvent, avec la complicité de l'abbé Charrier, et tu dirigeais son éducation.

JEAN

En effet, je me suis beaucoup occupé de Mariette.

LOUISE

Que devient-elle ?...

JEAN

La voilà grande. Bientôt elle nous quittera pour 56 marier.

Elle habite donc chez toi ?

JEAN

Oui. Elle s'occupe dans la maison avec Thérèse.

GEORGES

Qu'est-ce que Thérèse ?

LOUISE

Une ancienne femme de chambre de ma mère qui gouverne son intérieur. Je te l'ai montrée pendant la séance.

GEORGES

Ahl la vieille en bonnet?... Il y avait précisément auprès d'elle une fille assez jolie.

JEAN

C'était Mariette. Je leur avais donné deux places.

LOUISE

Eh bieni mon amij la jeune fille te gobel... Pen-

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