ACTE II IM
JEAN
Justement, ton mariage, il est temps d'y penser!... Ma sœur est mieux à même que moi de découvrir ton futur mari parmi les jeunes ingénieurs des forges.
MARIETTE
Elle aura beau le découvrir, je n'en voudrai jamais: je le sais d'avance. Laissez-moi rester... Faites de moi une cuisinière, une laveuse de vaisselle, pourvu que je vive autour de vous. Je vous suis attachée par-dessus tout : je ne l'ai jamais mieux senti qu'aujourd'hui. Pendant votre discours, je me disais : « Lui dont la parole transporte cette foule, il parle souvent pour moi seule, lorsque nous causons en bons amis. J'occupe alors cette pensée qui remue le monde ! » J'en étais toute fîère, et vous me renvoyez!... Non! Non! Ne faites pas cela!...
(Elle fond en larmes.)
Il le faut !
JEAN
MARIETTE
Oh ! que vous êtes sans pitié ! Il y a quelques mois, je voulais me faire religieuse ; je m'offrais à Dieu avec la ferme volonté de m'acquitter envers vous qui m'avez tout donné au nom de Dieu... j'aurais servi vos œuvres, fait le catéchisme aux enfants de vos ouvriers... Mes mérites se seraient confondus avec les vôtres. Je n'ai pas eu la force d'aller jusqu'au bout... Il fallait vous quitter!...
JEAN
Sans doute, il le fallait, si Dieu t'appelait i
MARIETTE
En me donnant à Dieu, je me donnais à vous !
JEAN, faisant un pas -vers elle.
Tu m'aimes?... Dis-le!...
MARIETTE, arec passion, cherchant k lui baiser lea maint
Oui!... Oh! Monsieur, oui!...
JEAN, la repoussant doucement.
H m'est facile de me délivrer de ta reconnaissance qui est mon plus grand châtiment. On n'a jamais pris celui qui a tué ton père... C'est moi I...
MARIETTE
Vous I
JEAN
Tu m'as vu expiant mon criminel enfantillage au milieu des bravos et des fanfares. Tu as été grisée par l'encens qu'on me prodiguait aux frais de ton père, ma victime... Déteste-moi maintenant, c'est ton droit.
MARIETTE
Mon père rentrait ivre tous les soirs ; il a battu ma mère tant qu'elle a vécu, puis il m'a battue quand elle a été morte. C'est vrai qu'il était mon père : j'en avais reçu un pauvre petit corps qu'il couvrait de bleus... Vous m'avez donné une âme. Je vous dois plus qu'à mon père. Et si vous pensiez que mon instinct filial m'éloignerait de vous, reconnaissez votre erreur.
ÀCTB II 131
JEAN
Ton chagiîn arrive dans un moment où je me tourmentais de ce que mes cfTorts pour aider le prochain tournent toujours à mon profit. Mes scrupules étaient d'autant plus vifs que les pauvres, loin d'être mes obligés, sont, grâce à la mort de ton père, mes créanciers. Parmi ces créanciers, le plus impérieux, n'est-ce pas la fille de celui que j'ai tué ?... S'il y a au monde une créature dont j'aie voulu sincèrement le bonheur, c'est toi I... Et je vois, grâce à moi, ton repos détruit!... Mais c'est fini I Ma carrière, de philanthrope est brisée!... Ma sœur se chargera d'acquitter ma dette envers toi. Tâche qu'elle n'ait pas trop de peine à y parvenir. Commence par prier beaucoup ! Tu obtiendras le courage d'abord, l'oubli bientôt après. Moi qui ai vécu seul, sans intimité, face à face avec un horrible souvenir, j'ai prié !... Dieu a été ma force et ma consolation. Je me sens à ses pieds protégé contre la tentation, garanti de toute faiblesse. (Un silence.)
MARIETTE
Il vaut mieux partir, je le comprends à présent. Adieu, Monsieur. (Elle sort.)
BIDBAU