ACTE II
LE VIEUX GENTILHOMME
Je ne l'ai jamais vu; personne ne le voit;
Mais dans tous les forfaits on reconnaît son doigt.
MADAME DE BRETTEVILLE
Quel homme ! Quelle époque ! — Ah ! c'est là de l'hislo ro, Et pourtant , quand j'y songe , à peine j'y peux croire. Comme tout est changé ! Comme tout a péri !
J*ai vu — c'était du temps de mon défunt mari — J'ai vu la cour, j'ai vu la noblesse française, Et la reine Antoinette , et le roi Louis seize ; Je me rappelle encor leur costume à tous deux , Et comme ils saluaient les seigneurs autour d'em. souvenir lugubre! ô pompes de Versailles, Que vous deviez bientôt tourner en funérailles !
Moment de sildDce. — Aa vieux gentilhomme.
— Vous étiez à Paris, en ces t^mps malheureux? Ce doit être à présent un séjour bien affreux !
Les joueur* cessent un moment leur jeu pour écouter. LE VIEUX GENTILHOMME.
Ah I ce n*est plus Paris , la belle capitale , Éblouissant les yeux du luxe qu'elle élale , Où les arts , apportant leurs chefs-d'œuvre divers , Se donnaient rendez-vous des bouts de l'univers.
— Les magasins sont clos ; plus d'art ; plus de négoce ; C'est un événement que le bruit d'un carrosse; Chacun craint son voisin et reste en sa maison ;
On rêve en s'endormant qu'on s'éveille en prison ; Tout se tait ; les passant* glissent comme des ombres ;
250 CHARLOTTE GORDAY.
Quelquefois seulement on entend des bruits sombres; On voit paraître alors des hommes inconnus , Sortis on ne' sait d'où, sauvages, demi-nus; C'est l'émeute qui passe , — et ses noires cohortes Défilent dans la rue où se ferment les portes.
MADAME DE BRETTEVILLE
Hélas! quand verrons-nous la fin de ces terreurs!
LE VIEUX GENTILHOMME
L'avenir ne promet que de pires fureurs.
D'un Septembre nouveau notre atmosphère est lourde ;
I s'annonce déjà par une rumeur sourde.
Tous les suspects , dit-on , vont être incarcérés ;
Les riches sont suspects ; suspects les modérés ;
On a préé contre eux un tribunal barbare ;
Est mort , tout accusé qui paraît à sa barre.
Enfin le sable ardent du désert africain
Est habitable auprès du sol républicain.
— Fuyez ces bords ; fuyez cette cruelle terre ;
Et faites comme moi , passez en Angleterre.
MADAME DE BRETTEVILLE
On est lent à mon âge , et l'on reste où l'on est. La vieillesse s'attache aux lieux qu'elle connaît. Les nombreux souvenirs et la longue habitude , Comme des compagnons , charment ma solitude , Et je n*ai plus assez de sève et de vigueur Pour en déraciner les fibres de mon cœur.
Non , mon ami ; j'attends ici la nuit qui tombe. On n'apprend plus l'exil , quand on touche à la tombe. Je fuirais l'échafaud pour mourir en chemin ;