DANIEL, LUCIE
Lucie est restée pensive, près de la cheminée. — Daniel reste pensif au milieu de la chambre. — Un moment de silence.
LUCIE, se retournant et regardant Daniel, qui la regarde de son côté. Eh bien, à quoi pensez- vous, Daniel ?
DANIEL
Et vous^ mademoiselle Lucie?
LUCIE
Je me disais que cette maison est laide et pauvre, à présent, et qu'il doit s'y déplaire!
DANIEL
C'est vrai! Charlotte a si bien fait, que c'est comme une caserne... C'est nul... c'est froid! Tout à l'heure, j'irai acheter du bois pour que, demain...
LUCIE
Oh! oui, faisons en sorte que, demain, il soit un peu moins mal.
DANIEL
J'y songe... j'y songe bien ! Dites donc, Lucie... il y a un colporteur qui a déballé dans l'auberge du village.... Il a toute sorte de choses; si je"lui prenais un tapis de pied ?
LUCIE
Oui, un tapis et des couvertures!
DANIEL
Il aurait bien fallu aussi quelques effets peut-être. (Retournant la valise d'Adrien, qui est restée au fond, et l'apportant sur la table.) Voilà une]valise bien sèche...
LUCIE, touchant le manteau d'Adrien.
Et un manteau bien râpé! Et du linge ! C'est toujours nécessaire... ça s'emporte!
DANIEL, ouvrant la valise.
Allons !... je prendrai du linge aussi !
LUCIE
Ah bien, oui ! mais nous n'avons pas grand'chose à nous deux, pour payer ! Tenez, vorià toute ma fortune !
DANIEL
Une pièce de vingt francs?... Et on dit qu'elle dépouille riiéritier ! Il est vrai que, lui,... il a encore moins : il n'a rien, jusqu'à présent !
LUCIE
11 n'a rien ?... Mon Dieu! comment donc faire?
DA>IEL.
Dame!... on verra, on tâchera... .le ne sais pas, moi!
Tourmenté, il a tiré un portefeuille do sa poche et l'a glissé à la dérobée
dans une poche de la valise.
LUCIE
Ohl tâchez, mon bon Daniel, tâchez qu'il ne souffre pas ici, et qu'il ne soit plus si pressé de s'en aller. Songez donc, s'il part encore une fois, il ne reviendra peul-èlre jamais !
DANIEL
Eh!... ce serait peut-être le mieux!
LUCIE
Le mieux! pouvez-vous dire cela? Et la personne qui lui retient sa fortune, elle la gardera donc, si elle voit qu'il y renonce si aisément?
DANIEL
Le fait est qu'il n'a pas l'air d'y tenir beaucoup. Il ne mérite guère...
Il prend la valise sous son bras.
LUCIE
Il ne mérite pas d'être heureux, parce qu'il est bon, désintéressé, noble? Mais vous rêvez donc, Daniel? Quoi ! vous excuseriez un abus de confiance? vous ne maudiriez pas un fripon qui... ?
DANIEL, tressaillant et rejetant la valise sur la table.
Un fripon ?
LUCIE
Mais oui, certes, un infâme ! Oh ! si je le connaissais...
LUCIE ^ 331
DANIEL
Eh bien, qu'est-ce que vous lui diriez?
LUCIE
Je lui dirais qu'il n'a ni foi, ni loi,- ni cœur, ni entrailles, ni honneur, ni religion! Je le dénoncerais...
DANIEL
Vous, Lucie ? Et que savez-vous si cet homme-là n'est pas bien malheureux, bien gêné, bien tourmenté ?
LUCIE
Il ne l'est pas assez s'il résiste à sa conscience. DANIEL, navré.
Pas assez!... pas assez!... On peut être mal avec sa conscience, Lucie, et n'être pas pour cela un coquin. Il y a bien des choses qui vous font pencher vers une action... mauvaise! Ce n'est pas toujours pour soi-même qu'on fait le mal. Il y a des gens qui, par amitié pour quelqu'un... par esprit de famille... la crainte de voir leurs enfants dans la misère... A force d'aimer ses enfants, on se dit : « Eh bien, oui, je perds mon âme, mais ils seront heureux en ce monde : tant pis pour moi dans l'autre! »
LUCIE
Ah! ne me parlez pas ainsi, Daniel ! mon cher Daniel! Vous si bon, si honnête, vous me faites du mal ! C'est ainsi que ma mère raisonnait pour me faire accepter l'idée de dérober... Eh bien, cela me faisait frémir, et il y a eu des moments... que Dieu me le pardonne! où j'étais prête à mépriser... non, mais à blâmer ma mère!
DANIEL, hors de lui.
A mépriser!... Tu l'as dit, Lucie, mépriser!...
LUCIE
Mon Dieu! de quoi parlons-nous là? Occupons-nous d'Adrien.
DANIEL
Adrien!... oui, je l'aimais!... je l'aimerais bien si... Mais... il ne vous aime pas, lui !
LUCIE
Il ne m'aime pas! vous croyez?
DANIEL
II est bien forcé de vous estimer ; mais il aura beau faire, il ne pourra jamais oublier... Écoutez donc, il ne le peut guère 1
LUCIE
C'est vrai ! (Avec désespoir.) Oh! que je suis malheureuse!
DANIEL
Eh bien, eh bien, vous pleurez encore? Vous l'aimez donc bien, vous? Voilà qui est singulier! c'est du roman, ça, mademoiselle Lucie! un garçon que vous ne connaissez que depuis une heure! Vous oubliez pour lui ceux qui, toute leur vie, ont été attachés à vous... attachés... comme des chiens! Voilà! ça ne compte plus! la tète part... le cœur parle... et je ne suis rien, moi! rien du tout !
LUCIE, lui mettant ses bras autour du cou.
Vous, Daniel? Oh! vous ne croyez pas cela! Après... après mes parents, je n'aime que vous au monde; vous qui m'avez bercée, portée dans vos bras; vous qui m'avez toujours chérie, gâtée, consolée dans mes peines, protégée contre les violences de ma mère !... Vous? mais je serais ingrate et coupable si je ne vous regardais plus à présent comme mon père !
DANIEL
Ton père!... Oui, vous dites bien! à la bonne heure! vous n'avez plus que moi ! Et je ne vous quitterai jamais, moi, entendez-vous ? Où vous irez, j'irai !
LUCIE
Oui, mon bon Daniel; nous irons ensemble.,, je ne sais où, puisque nous n'avons rien! Dans quelques jours, nous serons sans asile; mais qu'importe? nous travaillerons !
DANIEL, regardant do côté la vali^e.
Laissez, laissez faire; j"ai... j'aurai... j'ai (pielque chose, moi ! Je vous réponds que vous ne manquerez de rien, et même que...
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LUCIE
Vraiment! vous avez un peu d'argent, Daniel? Eli bien, courez donc acheter ces meubles, ces étoffes...
DANIEL
Bah! vous pensez toujours aux autres!
LUCIE
Ce n'est pas aux autres, puisque c'est à lui.
DANIEL
A lui! toujours à lui! Allons, j'y vas; mais qu'est-ce que vous allez faire en attendant?
LUCIE
Je vas chercher mon ouvrage, et je vous attendrai là. au coin du feu.
DANIEL
Allez donc vile, car je veux vous enfermer ici, moi.
LUCIE
M'enfermer?
DANIEL
Oui, oui, à cause de... l'autre !
LUCIE
Je reviens.
Elle sort eu emportant ime bougie.